Le crédit des apparences
Le théâtre ne sait que faire de Sacha. Il a essayé le café-concert ; le public l’a peu goûté. Qu’importe ! Puisqu’on ne veut pas de lui devant la rampe, on le trouvera derrière la caisse. En 1909, Alexandre-Serge Stavisky gère les Folies-Marigny. Trois ans plus tard, il ouvre rue Caumartin un bureau d’affaires. Le décor a changé. Les ennuis, eux, commencent.
Des plaintes, une fermeture, puis le départ. Le jeune homme apprend déjà à disparaître. La guerre le surprend à Bruxelles, le refoule en France. Il s’engage dans la Légion, est réformé, passe en province, revient à Paris, y récolte une condamnation. À la fin de 1917, le revoilà sur les boulevards. Trente ans passés, et toujours cette fortune qui se dérobe.
Elle prend d’abord les traits d’une chanteuse. Fanny Bloch, que la scène connaît sous le nom de Jeanne Darcy, rencontre Sacha dans un dancing clandestin. Il entre dans sa vie, et bientôt dans ses affaires. On le retrouve organisant des parties de baccara, puis tenant avec elle le Cadet-Roussel, rue Caumartin. La paix revient. Les clients aussi. Sacha, cependant, voit déjà plus grand que son cabaret.
Avec un associé nommé Hammel, il entreprend de bâtir une affaire de cinéma. Une cité de tournage sur la Côte d’Azur ! Le projet a de l’allure. Il s’effondre. Sacha passe au commerce avec l’étranger, revient aux sociétés parisiennes, change d’enseigne. Il lui faut sans cesse une entreprise à présenter, une combinaison à lancer. Le spectacle, décidément, ne l’a jamais tout à fait perdu.
1926. Cette fois, les agents de change s’en mêlent. Des valeurs volées chez l’un reparaissent à Londres ; chez un autre, on découvre une vente singulière. Le client a donné son ordre. On l’a crédité. Les titres ? Ils ne sont jamais venus. Un comptable les aurait pourtant portés comme livrés. Les enquêteurs rapprochent les affaires. Au bout de leurs recherches, un nom revient : Stavisky.
L’homme a maintenant des voitures, un appartement rue Édouard-Detaille, une villa à Marly-le-Roi. Arlette Simon partage sa vie. Elle est mannequin ; elle attend un enfant. À Marly, un jour de réception, les invités sont réunis et le gramophone joue. La police entre. Sacha s’est enfermé dans un cabinet de toilette. Une porte verrouillée : voilà donc ce qui le sépare, pour l’heure, de la justice.



Elle ne résiste pas longtemps. On l’emmène. Commencent alors les mois de prison, l’instruction, les démarches des avocats. Arlette met au monde un fils. Le mariage se fait pendant la détention ; deux policiers servent de témoins. Pour le futur familier des palaces, la cérémonie a peu d’apparat. Dix-huit mois s’écoulent avant qu’une liberté provisoire, accordée après des examens médicaux, lui rende Paris.
Paris le revoit sous un autre nom : Serge Alexandre. Le même homme, d’autres cartes de visite, si l’on peut dire. À la Bourse, aux courses, dans les affaires, il reprend sa place. On sait fort bien qui se cache sous Alexandre. Mais l’argent recommence à circuler, et les objections se font moins pressantes. Sa procédure, pendant ce temps, s’attarde : changement de magistrat, nouvelle instruction, audiences ajournées.
Sacha reçoit. Sacha dépense. Des hommes qui connaissent son passé s’assoient à sa table ; la présence de chacun sert de caution au voisin. Pourquoi se montrer plus difficile que tant de gens considérables ? Les antécédents restent au dossier. Les invitations, elles, sont pour ce soir. Ainsi grossit autour de Serge Alexandre cette société de relations, de services et de complaisances dont les comptes, bientôt, seront autrement difficiles à solder.
À Bayonne, le mécanisme se dérègle
Une affaire manque d’argent ? Il en faut une autre. Après la société Alex, vouée aux bijoux et au prêt sur gage, vient le Crédit municipal d’Orléans ; après Orléans, une compagnie de travaux publics ; après celle-ci, Bayonne. À chaque étape, les fonds nouveaux doivent étancher les pertes anciennes. La combinaison exige qu’on avance. S’arrêter, ce serait laisser les créanciers regarder derrière soi.
À Bayonne, l’accusation porte sur un procédé d’une simplicité redoutable. Voici un bon qui circule, muni des marques municipales : il promet une somme importante. Voici sa souche, restée dans les livres : elle n’en reconnaît qu’une bien plus petite. Le prêteur regarde le titre ; le contrôleur regarde le registre. Entre ces deux papiers se creuse le déficit. Et les bons trouvent preneur, jusque dans les banques et les compagnies d’assurances.
Seulement, ils sont nombreux. Trop nombreux. Des assureurs hésitent, ralentissent leurs achats. Pour Alexandre, le danger est immédiat : il lui faut des souscripteurs, encore des souscripteurs. On lui prête alors des appuis politiques, entretenus notamment par des financements électoraux. Une circulaire ministérielle encourage les placements en bons des crédits municipaux. Le mouvement reprend. L’enquête aura à dire ce qui relève de la faveur, de l’aveuglement ou de la complicité.



En attendant, le train de vie continue. Les réceptions, les relations, les dépenses : tout ce qui fait paraître la fortune solide réclame sa part de cette fortune. Et les anciens engagements sont toujours là. Il ne suffit plus d’avoir de l’argent ; il en faut à l’échéance suivante, puis à celle d’après. Alexandre est devenu le débiteur du mécanisme même qui l’a porté.
On s’alarme pourtant depuis des mois. Des journaux financiers avertissent leurs lecteurs. Des rapports arrivent dans les administrations. Sacha prépare une nouvelle opération, cette fois avec des bons agraires hongrois. Il cherche des soutiens, travaille à leur négociation. Encore un peu de temps, et cet argent pourrait couvrir Bayonne. Toute la construction tient désormais dans ce délai.
Mais un contrôleur des finances intervient à Bayonne. Tissier aurait avoué ; son arrestation suit. La petite opération locale ouvre la grande affaire. Les titres, les souches, les comptes vont cesser de voyager chacun de leur côté. À Paris, Stavisky cherche encore un appui. Il se présente à la Sûreté le 23 décembre. Les secours sur lesquels il comptait ne viennent plus.

La dernière retraite
Le même jour, il sort du Claridge. Pas de valise. Un parapluie à la main. Il a prévenu sa femme ; elle ne part pas avec lui. Pour la fuite, il se tourne vers quelques proches moins en vue que les personnages de ses réceptions. Dans la nuit, une automobile les emporte. Direction Chamonix. Une villa y a été louée d’avance : le Vieux Logis.
Les journaux arrivent chaque matin. Au début, l’affaire y tient encore peu de place. Puis un mandat d’arrêt est annoncé. La retraite devient une cachette. On a des provisions ; on reste dans la maison. La cheminée fume, les portes s’ouvrent peu. De singuliers hivernants ! Dans le voisinage, cette discrétion finit par attirer l’attention.
On a remarqué la voiture et les premières démarches des arrivants. La gendarmerie est prévenue. Paris reçoit la piste. Des inspecteurs de la Sûreté prennent le chemin de Chamonix ; avec les gendarmes, ils entourent la villa. Le propriétaire les accompagne. À l’intérieur, c’est toujours le même homme qu’à Marly, mais cette fois les réceptions sont loin et la retraite n’a plus d’issue.
Les policiers frappent. Pas de réponse. Un carreau est brisé ; le commissaire entre par la fenêtre. L’intervention s’achève avec la mort de Stavisky. Suicide : telle est la version publiée alors. Les circonstances précises du décès restent à établir. Mais les bons sont encore là, les signatures aussi, et les livres de Bayonne n’ont pas disparu avec lui. Il faudra maintenant demander aux vivants comment tout cela a pu durer.







