Le téléphone de la rue Chalgrin
Le 16 décembre 1928, à six heures et demie du matin, le commissariat de la porte Dauphine reçoit un appel. Jane Weiler donne son adresse : 20, rue Chalgrin. Elle vient de blesser son mari avec un revolver et demande un médecin. Le commissaire se rend sur place. Lorsque le médecin arrive, Robert Weiler est mort.

Jane prend un manteau. Avant de suivre le magistrat, elle embrasse son bébé, réveillé par les détonations. L’appartement vient de passer du désordre d’un retour de fête à celui d’une enquête. Il faut compter les coups, établir les gestes, entendre celle qui a tiré. Trois balles ont atteint Robert.
Dans ce ménage, l’argent venait surtout du père de Jane, industriel. Il versait une mensualité à sa fille et avait confié à son gendre des affaires de brevets. On recevait beaucoup rue Chalgrin. Les objets d’art s’accumulaient dans l’appartement ; les amis arrivaient d’un peu partout. Robert se présentait comme ingénieur et ancien aviateur couvert de décorations. La valeur de ses récits militaires serait, elle aussi, discutée autour du procès.
Jane s’appelait Jeanne Boyer. Elle avait déjà été mariée deux fois : veuve d’un premier mari, puis divorcée de Max Ottony. Robert avait, lui aussi, deux unions derrière lui. Ils s’étaient rencontrés au Palais de Glace en 1925. En mai 1928, ils se marient. Sept mois plus tard, la police franchit leur porte.
La nuit de fête
Le 15 décembre, Robert rentre de Suisse, où l’ont conduit ses affaires. Jane raconte une dispute dans l’après-midi, suivie d’un apaisement. Elle dira aux enquêteurs qu’elle connaissait ses colères et attendait qu’elles passent. Ce soir-là, le ménage appelle un ami. Tous trois sortent dîner près des Champs-Élysées.
La soirée se prolonge à Montmartre. Vers une heure du matin, ils gagnent Montparnasse, puis le bal de la rue Blomet. Robert y danse avec une femme que le reportage désigne seulement comme une Martiniquaise. Elle les accompagne lorsqu’ils quittent l’établissement. Rien ne permet de lui attribuer une responsabilité dans le drame qui suivra.

Le groupe repasse par Montparnasse, s’arrête à la Jungle, puis dans un bar de la rue Delambre. On raccompagne l’ami. À l’aube, la danseuse est reconduite chez elle. Robert et Jane rentrent enfin rue Chalgrin. Tous les autres ont quitté cette histoire avant les coups de feu.

La promenade nocturne a laissé des témoins dans plusieurs établissements. Pour ce qui s’est produit ensuite dans l’appartement, l’enquête doit surtout confronter les déclarations de Jane aux constatations matérielles. Le retour du couple est certain ; le détail de la dispute est sa version.
Les trois coups
Jane affirme que Robert s’est d’abord dressé sur le lit, les mains tendues vers elle, avant de retomber. Elle dit avoir attendu qu’il se calme. Puis il serait allé au cabinet de toilette et revenu la menacer, elle et les enfants. Craignant pour eux, elle aurait pris le revolver qui se trouvait dans le boudoir.
Un premier coup part. Robert est blessé. D’après le récit donné par Jane, elle essaie alors de sortir pour prendre le bébé et gagner la galerie. Il lui barre le passage, revient vers elle. Elle tire une deuxième fois. Il s’écroule.
Reste la troisième balle. Jane ne la dissimule pas : elle s’est approchée de son mari à terre et a tiré de nouveau. Elle invoque la pitié, le désir d’abréger ses souffrances. Cette explication ne se confond pas avec la peur qu’elle avance pour les premiers coups. C’est précisément là que l’accusation pourra porter son effort.
Les proches se préparent à s’affronter. Les anciennes épouses de Robert ont déjà livré des témoignages défavorables sur son comportement. Sa famille veut défendre sa mémoire. Jane décrit des violences et des contraintes intimes. Ces accusations font partie du débat ; elles ne dispensent pas les jurés d’examiner séparément chaque étape du meurtre.
Au banc de la partie civile, Campinchi. À la défense, Moro-Giafferi. L’un contestera le récit de celle qui a tiré, l’autre soutiendra la femme qui dit avoir eu peur. Entre eux, les trois coups de feu ne peuvent être ramenés à une seule formule commode.

Cinq ans
Le procès attire une foule jusque dans le Palais. Les débats sont houleux. La vie privée du couple, les accusations, les comportements de Jane à l’audience occupent la chronique autant que la matinée de la rue Chalgrin. Son calme lui est reproché. Il ne constitue pourtant, à lui seul, ni une preuve de préméditation, ni une explication du geste.
Le verdict tombe : cinq ans. Jane n’est pas acquittée. Après l’audience, elle regagne Saint-Lazare, où elle a déjà passé des mois avant son procès. À une compagne qui l’interroge sur le résultat, elle annonce la peine. Les portes se referment sur ce qui, pendant les débats, avait été livré à la curiosité de tous.
Dans la prison, les journées obéissent à des heures fixes : lever tôt, atelier, repas, promenade, travail encore. Jane avait connu le dortoir commun avant d’obtenir une cellule payante partagée avec d’autres détenues. Les visites de ses proches et de son avocat traversent désormais ce règlement. Le récit de sa détention, publié en novembre 1929, la retrouve dans ce monde de tâches répétées et de permissions comptées.
Rue Chalgrin, elle avait demandé un médecin. Il était trop tard pour Robert. Devant les assises, elle a demandé qu’on entende sa peur. Les jurés ne lui ont pas rendu la liberté. Au bout de la nuit de fête, il reste un mort, une condamnation et des enfants séparés de leurs parents.

