Le père à la barre
Cette fois, il ne requiert pas. L’ancien procureur Henriot vient demander qu’on épargne son fils. Dans la salle d’assises de Vannes, les places ont changé : le magistrat est un père à la barre ; Michel, un accusé ; Georgette, la jeune femme qu’il a tuée, ne peut plus répondre.

Une carabine figure parmi les pièces du procès. À côté des explications de Michel, des discussions médicales, des assurances et de l’argent, il y a des pages écrites par sa femme. Ce sont elles qui font entrer dans la salle les mois vécus au Loch. Jour après jour, Georgette a noté ce que la porte de la maison cachait aux autres.

Le père supplie. La mère demande pardon d’avoir mis au monde ce fils. Michel, lui, demeure peu démonstratif. Lorsque paraît son ancienne nourrice, Joséphine Kerdelec, il pleure enfin. Les regards s’attachent à cette émotion. Mais les larmes de l’accusé ne répondent pas aux phrases de la morte.

Il faut revenir aux noces, en octobre 1933. Georgette Deglave quitte sa famille pour suivre son mari. Le début de son journal mêle les petits achats, les repas, les étapes du voyage. Sous ces notations ordinaires, la peur arrive très vite. Elle ne quittera plus les pages.
Derrière la porte du Loch
Le 16 octobre, à Lorient, Georgette écrit déjà sa crainte d’aller vivre au Loch. Michel lui a fait comprendre l’avantage qu’il trouve à cette solitude : elle pourra crier sans secours. Trois jours plus tard, ils sont au fort. Elle raconte des coups, des menaces, la promesse de l’enfermer dans une ancienne poudrière.
Les parents de Michel viennent. Elle relève qu’il les accueille aimablement. Ce contraste revient tout au long du cahier : les paroles pour les visiteurs, les violences dès que le ménage se retrouve seul. À sa sœur, Georgette écrit aussi. Les lettres ne racontent pas une brouille passagère entre nouveaux mariés ; elles signalent une vie devenue dangereuse.

Au début de novembre, Michel découvre un brouillon destiné à cette sœur. Georgette s’est réfugiée dans une grotte. Il la retrouve, la ramène. Dans ce qu’elle confie au papier, la correspondance elle-même devient un risque. Peu après, une lettre de ses parents lui conseille d’obéir à son mari. Le secours qu’elle attendait ne vient pas de là.
Un revolver entre dans la maison. Georgette s’en empare, le cache, l’emporte même lorsqu’elle va à la messe. Michel réclame l’arme. Elle note qu’il subordonne jusqu’à l’envoi de ses lettres à sa restitution. C’est désormais entre une enveloppe et un revolver que se négocie un peu de liberté.
L’hiver passe. Les renards argentés de l’élevage, l’argent, les projets de Michel occupent la maison ; la crainte occupe le cahier. Une assurance devient, pour Georgette, une menace supplémentaire. Elle se demande si l’on pourra présenter sa mort comme un accident. Ce qu’elle écrit est sa peur, et non la preuve anticipée d’un plan précis. Les jurés auront à examiner les contrats, les circonstances et les explications du mari.
Au printemps, ses forces baissent. Elle raconte encore une scène au cours de laquelle elle veut fuir, se heurte à la hauteur d’une fenêtre, se barricade. Michel revient trempé et affirme s’être jeté à la mer. Elle ouvre. L’accalmie ne dure pas. Dans ces pages, chaque répit ressemble à celui qui l’a précédé : assez long pour espérer, jamais assez pour être en sûreté.
Le 6 mai, elle note une nouvelle menace. Deux jours après, à cinq heures de l’après-midi, Georgette est tuée. Le cahier, lui, demeure.
Le rôdeur qui n’existait pas
Le 8 mai 1934, la domestique a obtenu congé pour le pardon de Guidel. Michel présente d’abord le meurtre comme l’œuvre d’un rôdeur. Son père, procureur à Lorient, accueille cette version. Un télégramme prévient l’assurance d’un assassinat commis dans une villa isolée.
Mais les constatations ne se plient pas si facilement au récit du mari. Le maniement de la carabine, les traces relevées dans la maison, le déplacement de l’arme signalé par un témoin : les enquêteurs réunissent des éléments qui ramènent vers Michel. Les assurances souscrites alimentent aussi les soupçons. Il ne suffit plus de montrer du doigt un inconnu passé sur la côte.
Le père finit par se dessaisir de l’affaire. Michel est interrogé ; il avoue. La version du rôdeur s’effondre. Entre le premier récit adressé à la justice et les aveux, il n’a fallu que quelques jours. Georgette, elle, avait passé des mois à écrire ce qu’elle subissait.
Deux écritures, un verdict
En prison, Michel a écrit à son tour. Il reconnaît le meurtre, mais nie avoir agi pour toucher l’assurance. Il décrit ses propres violences et avance ses explications. Ce document ne doit pas être confondu avec celui de Georgette : d’un côté, les notes d’une femme encore exposée au danger ; de l’autre, le récit d’un homme détenu après l’avoir tuée.
Aux assises, la responsabilité de Michel est discutée. L’expert Cellier retient une responsabilité atténuée sans conclure à la démence au moment du crime. La défense, l’accusation, les familles s’affrontent autour de ces questions. Le nom du père, si lourd dans les premiers jours, n’a pas empêché le fils d’arriver dans le box.

Michel Henriot est condamné à vingt ans de travaux forcés. Un reportage ultérieur le signale transféré à la prison de Fontevrault. Pour lui, commence le temps de la peine. De Georgette restent ces dates, ces lettres, ce cahier où la peur avait trouvé des mots bien avant que le crime trouve ses juges.



