La robe verte
Trois semaines que les questions tombent. Henri Nourrissat a beau répondre, on revient, on recommence. Puisqu’il a passé le dimanche avec sa sœur, il doit bien savoir quelque chose. Dans les cafés, jusque sur son passage, le frère de la morte est devenu un personnage d’affaire criminelle. Il était peintre en bâtiments. Le voici contraint de rendre compte de chaque heure d’une journée de fête.
Cette journée, c’est le 16 mai 1937, dimanche de Pentecôte. Il arrive à dix heures rue Pierre-Bayle. Sous le bras, un tailleur réséda confectionné par leur mère. Pour Henri, sa sœur s’appelle Yolande. Les journaux ont retenu Laetitia Toureaux. C’est la même femme, et c’est d’elle qu’il veut parler, de celle qu’il a vue vivante, avant que les suppositions prennent toute la place.

La robe est étalée sur le lit. Yolande sort un collier, des boucles d’oreilles, des souliers : du vert encore. Elle a prévu l’ensemble. Depuis son veuvage, ses toilettes restaient dans les gris et les mauves ; voici une couleur de printemps. Son frère la taquine pendant qu’elle s’habille. Dans le souvenir qu’il conserve, elle rit. Rien, ce matin-là, qui ressemble à un adieu.

Ils se retrouvent au café de Mme Giroldo vers onze heures. Puis direction la rue Pache, chez la coiffeuse. Yolande fait remettre sa coiffure en ordre ; Henri se fait couper les cheveux. Il attend son tour et observe sa sœur. Plus tard, il fouillera ce souvenir avec une application désespérée. Une inquiétude ? Une distraction ? Il assure n’en avoir aperçu aucune.
À treize heures, ils déjeunent chez leur mère, rue d’Avron. Il y a encore un manteau à essayer. Yolande remercie, promet de rendre à sa mère un peu du bien qu’elle lui fait. À l’usine de Saint-Ouen, où elle travaille, elle espère avancer, gagner davantage. L’avenir tient alors dans ces choses ordinaires : un emploi, une augmentation possible, un vêtement bien coupé. L’après-midi les attend.
À l’Ermitage
Henri va chercher sa bicyclette chez son frère Virgile, rue des Pyrénées. Un ami, le tailleur Maurice Kagan, se joint à eux. Vers trois heures, Yolande s’impatiente : il faut partir, l’orchestre joue déjà. Tous trois prennent un taxi pour l’Ermitage, sur les bords de Marne, à Alfort.
D’ordinaire, on gagne la porte de Vincennes et l’on monte dans l’autobus 125. Le même trajet ramène les danseurs à Paris. Ce dimanche, ils changent leurs habitudes. Le taxi à l’aller ; pour Yolande, ce sera le métro au retour. Henri insiste là-dessus lorsqu’il raconte. Ils n’avaient pas annoncé d’avance ce changement d’itinéraire.
À l’Ermitage, les connaissances ne manquent pas. Henri a des amis, un professeur d’accordéon qui dirige l’orchestre ; Yolande retrouve des danseurs. Elle danse avec son frère, avec Kagan, avec d’autres encore. Elle aime le bal, tout simplement. Henri refuse qu’on transforme après coup chacun de ses cavaliers en ennemi caché.

A-t-elle reconnu quelqu’un ? S’est-elle disputée ? Son frère soutient qu’il n’a rien vu de tel. Il se trouvait souvent auprès d’elle. Kagan aussi. Une colère, un mouvement de crainte, ils l’auraient peut-être remarqué. Peut-être : leur certitude d’avoir passé une après-midi paisible ne permet pas de surveiller rétrospectivement toute une salle.
Vers six heures, Yolande s’en va. Henri est sur la terrasse ; elle lui fait transmettre son au revoir par le chef d’orchestre. Elle doit déposer un mot au bal de l’As-de-Cœur, puis se rendre à un banquet de compatriotes. La soirée comporte plusieurs étapes. Rien ne dit qu’elle en accomplira seulement une.
Henri et Maurice restent encore environ une heure. Ensuite, des frites dans une guinguette, un tour à la fête d’Alfort. La journée continue pour eux. Ils ignorent que le dernier trajet de Yolande vient de s’interrompre.
Entre deux stations
Un autobus conduit Laetitia jusqu’à la porte de Charenton. Le receveur se souvient d’elle : un insigne à son manteau avait attiré son attention. Il la voit descendre seule. L’horaire relevé est de dix-huit heures vingt-quatre. Elle gagne alors le métro.
À dix-huit heures vingt-sept, une rame est à quai. Laetitia prend place en première classe. À la porte Dorée, deux minutes plus tard, des voyageurs attendent devant ce compartiment. Ils y aperçoivent une femme seule. À l’arrêt, elle bascule. Un couteau est fiché dans son cou.

Voilà les deux stations. Voilà quelques minutes. Mais l’homme manque. Personne, dans les témoignages réunis à ce stade, ne permet de décrire sûrement celui qui a frappé. A-t-il agi à quai, avant le départ ? Pendant le court trajet ? Les reconstitutions essaient de faire tenir un meurtre et une fuite dans cet intervalle. Elles proposent un passage possible ; elles ne produisent pas un témoin du coup.

On revient donc à l’Ermitage, aux habitudes, à ce retour exceptionnel par le métro. On examine les relations de Laetitia. Son ancien travail auprès d’un détective privé nourrit d’autres pistes. Rien de cela n’autorise à choisir un assassin parmi les danseurs, ni à transformer une hypothèse en mobile établi.
À l’aube, Virgile vient apprendre la nouvelle à Henri. Le frère retourne alors, par la pensée, rue Pierre-Bayle, chez la coiffeuse, autour de la table familiale. La robe verte, le manteau, le taxi : il peut rendre tout cela à l’enquête. Il ne peut pas donner la minute qu’il n’a pas vue. Dans ces deux numéros de juin 1937, le dernier dimanche de Laetitia est reconstitué ; le meurtrier, lui, n’est pas identifié.

