Une femme au commissariat
Candelaria vient annoncer un meurtre. Elle a tué l’homme avec lequel elle vivait. Jusque-là, les policiers des Halles peuvent croire à une affaire comme il leur en arrive d’autres. Puis elle donne le nom du mort : Edgar de Bourbon. Un prince, affirme-t-elle. Un archiduc.
À l’hôtel de Blois, rue du Bouloi, un garçon de service, Antoine Clou, découvre le corps. L’homme a été frappé avec un rasoir. La chambre est celle de Candelaria. Ni palais, ni résidence de prince : un hôtel meublé du quartier des Halles.

Candelaria Brau-Soler explique qu’Edgar l’a menacée. C’est sa version du drame. Elle doit être examinée comme telle, non effacée au profit d’une scène qu’aucun témoin n’a racontée. On sait où le corps a été trouvé, qui s’est présentée au commissariat, quelle arme est en cause. Le titre de la victime, lui, promet déjà une autre enquête.

Edgar porte un nom trop éclatant pour cette dernière chambre. Pendant des années, il en a fait la clef de ses relations. Pour comprendre comment cet homme arrive aux Halles, il faut reprendre le chemin à l’envers, jusqu’aux hôtels où il se montrait encore en grand seigneur.
Un nom pour fortune
Vers 1910, on le rencontre à Vienne, puis sur la Côte d’Azur. Il mène grand train, trouve des relations, laisse des comptes derrière lui. Son récit de naissance suffit à soutenir le personnage : il se prétend fils de François-Joseph et d’une princesse de Bourbon. Cette filiation est son affirmation. Aucun acte n’est produit dans le dossier pour l’établir.

Les protections dont il aurait bénéficié deviennent, autour de lui, autant de raisons de croire. Un hôtelier qu’on rassure, une dette qu’on dit réglée, un homme important qui intervient : chaque secours nourrit la légende. Mais une recommandation, même prestigieuse, n’est pas un acte de naissance.
La guerre le trouve mêlé à des soupçons d’espionnage en Italie. Le récit de ses démêlés, comme celui de ses protecteurs, reste chargé d’incertitudes. Ce qui demeure de son existence parisienne est plus modeste et plus concret : Edgar a besoin qu’on le loge, qu’on le nourrisse, qu’on lui prête encore. Le nom ne règle plus les factures.
En 1921, en Espagne, il rencontre Candelaria. Elle quitte son foyer et le suit en France. À Neuilly, ils vivent d’abord dans une pension meublée. L’argent vient d’elle ; lorsque les ressources diminuent, elle repart vendre des biens en Espagne. Edgar conserve ses habitudes. La réserve d’argent, elle, n’a rien de princier ni d’inépuisable.
Trois allumettes
À Paris, leurs adresses finissent par se séparer. Guillaume Prévost de Saint-Cyr accueille Edgar dans un pavillon au fond de son jardin, avenue de Neuilly. Candelaria habite rue du Bouloi. Elle fait du porte-à-porte, vend des pommades de beauté. C’est ainsi qu’elle continue à gagner de quoi vivre.

Edgar a soixante-deux ans. Cheveux blancs, redingote, chapeau melon, pantalon de cheval : son apparence conserve quelque chose de l’ancien personnage. Selon les jours, il peut offrir des fleurs, des friandises, un petit cadeau ; d’autres fois, il arrive sans avoir de quoi manger. Les ressources vont et viennent. Les visites demeurent.
Pour se signaler sous la fenêtre de Candelaria, il craque trois allumettes. Un petit cérémonial de rue, bien loin des cours dont il revendique la parenté. Elle le reçoit. Il vient chercher auprès d’elle la continuité que ses grands noms et ses grandes relations ne lui assurent plus.
Cette nuit-là, exceptionnellement, Edgar reste. Au matin, la chambre devient le lieu du crime. Candelaria invoque une menace ; le journal conteste son explication, sans apporter dans ces pages de décision judiciaire qui trancherait les circonstances. Entre l’aveu du geste et l’interprétation de ce qui l’a précédé, il reste une distance que le récit ne peut combler.
Le dernier titre
La police cherche à savoir qui est cet Edgar. L’ambassade d’Autriche ne reconnaît pas le prince qu’on lui présente. Les renseignements administratifs rapportés le décrivent comme un imposteur faisant commerce de titres et d’armoiries. D’autres veulent encore croire à la naissance illustre. La mort n’a pas mis tout le monde d’accord.
Son corps quitte la Morgue pour le cimetière de Thiais. Les photographies du départ montrent les hommes autour du véhicule funéraire. C’est le dernier déplacement documenté ici d’un homme qui avait fait de ses voyages et de ses noms une existence entière.

Candelaria reste face à la justice. Le numéro d’août 1932 ne donne pas son jugement ; il ne permet pas davantage de résoudre l’identité d’Edgar par une généalogie certaine. Le récit s’arrête donc à cette double limite. Celui qui se disait prince a trouvé sa dernière adresse à Thiais. Sa compagne devra répondre du meurtre, sans que son sort judiciaire soit établi dans ces pages.


