01

Une malade qui coûte trop cher

Justin Frézard ne veut plus parler. Il laisse sur la table son verre de vin et sa tartine, se lève, désigne la porte. Marie demeure assise. Les questions peuvent bien attendre dehors. Dans cette grande maison de Cernay-l’Église, on a déjà répondu, puis démenti, puis recommencé. Depuis un an, les gens du village regardent les mêmes fenêtres. Et, à quelques pas, il y a la citerne.

Esther Taillard a trente et un ans quand elle disparaît. Elle était venue se fixer ici après la mort de son mari, Raymond, décédé à Grenoble en 1940. Veuve avec un petit garçon, elle avait rejoint sa mère, remariée à Justin Frézard. À la ferme, les journées avaient d’abord trouvé leur ordre : traire les vaches, porter les seaux, livrer le lait à la fromagerie. Le travail ne manquait pas ; Esther y prenait sa part.

Esther Taillard, revenue vivre à Cernay-l’Église après la mort de son mari.
Esther Taillard, revenue vivre à Cernay-l’Église après la mort de son mari.

À l’automne 1945, un ancien prisonnier revenu au pays travaille chez les Frézard. Il s’attarde auprès d’elle. On envisage un mariage, puis le projet tombe. L’homme s’en va. Plus tard, un cultivateur se présente à son tour. Rien n’aboutit davantage. Esther se sent lasse. Ce qu’elle demande ressemble moins à une nouvelle vie qu’à un peu de douceur dans celle qu’elle mène.

La fatigue s’installe. Elle reste longtemps sans rien faire, le regard ailleurs. À la campagne, où chaque heure a son ouvrage, cette immobilité irrite. Mais son état inquiète assez le médecin pour qu’il l’envoie dans une maison de santé de Chalon-sur-Saône, en juillet 1946. Elle revient le mois suivant, améliorée. Le répit ne dure pas : un autre séjour en clinique devient nécessaire.

Les soins coûtent. Justin tient ses comptes et ne cache pas sa mauvaise humeur. Pour une première cure, assure-t-il, il a fallu vendre une vache ; la suivante aurait demandé trente et un mille francs. Esther, ajoute-t-il, ne possède que huit mille francs. Dans la maison, la maladie se compte désormais aussi en bétail vendu et en argent sorti. Les disputes sont assez fortes pour parvenir jusqu’aux voisins.

Depuis la Toussaint, on ne voit presque plus Esther au village. Quelques petits travaux restent à sa portée ; les grosses besognes ont cessé. L’hiver arrive. Puis vient la nuit du 16 au 17 janvier 1947. C’est autour de ces heures que tourneront toutes les déclarations, tous les soupçons. Ce qui se passe alors dans la ferme, personne ne parvient encore à l’établir avec certitude.

La maison où Esther vivait avec sa mère et son beau-père.
La maison où Esther vivait avec sa mère et son beau-père.
02

On retrouve Esther, mais noyée

Le 19 janvier, Justin se présente au maire. Esther a quitté la maison deux jours plus tôt, explique-t-il. Elle devait aller à Trévillers, chez son cousin Joseph. Or Joseph ne l’a pas vue. La veille de son départ, elle avait mangé avec les autres ; elle avait même trait trois vaches. Une femme qui reprend ses habitudes, puis s’efface sans laisser d’adresse : telle est la disparition que le beau-père vient signaler.

Les gendarmes de Maîche cherchent, interrogent, reviennent sans résultat. Quelqu’un propose de regarder dans les citernes. Justin répond qu’elles sont bouchées. On envisage un suicide ; on ne trouve pas de corps. Huit jours passent. Les recherches sont abandonnées. À la ferme, les bêtes réclament leurs soins, les travaux reprennent. Esther reste absente.

Chez Péquignot, le voisin, quelque chose ne va pourtant plus. L’eau de sa citerne a pris un goût singulier. Il s’en est aperçu en buvant son café ; bientôt, tout ce que l’on prépare avec cette eau porte la même saveur. Il pense à une bête tombée dans le réservoir. La pompe fonctionne mal, elle aussi. Avec un autre cultivateur, Cattin, il entreprend de la démonter et de soulever les planches.

Le 8 mars 1947, ils retrouvent Esther. La citerne est à seize mètres de la maison des Frézard. Elle a gardé sa blouse bleue, ses bas noirs, ses pantoufles d’hiver. Les recherches avaient cessé depuis des semaines ; elle était là, tout près. On prévient Justin. Les questions que l’on croyait épuisées reviennent d’un seul coup.

La citerne du voisin, où Esther est retrouvée le 8 mars 1947.
La citerne du voisin, où Esther est retrouvée le 8 mars 1947.
Cattin, qui intervient sur la citerne avec Péquignot.
Cattin, qui intervient sur la citerne avec Péquignot.

L’examen du corps ne livre pas la réponse attendue. Malgré le visage tuméfié, les premières constatations ne relèvent ni traumatisme expliquant la mort, ni plaie pénétrante, ni strangulation. Des prélèvements sont envoyés au laboratoire de toxicologie. Du gardénal est retrouvé, en quantité décrite comme anormale. Le produit peut avoir provoqué un profond engourdissement. Mais qui l’a donné ? Dans quelles circonstances ?

Une chose oriente les enquêteurs : Esther ne paraît pas avoir gagné seule cette citerne. Les planches ont été remises en place. Sous un tas de bois, derrière la maison, on découvre aussi son manteau noir, son cache-col bleu, son sac à main et des chaussures. Ces objets rapprochent la ferme du réservoir bien davantage que les seize mètres qui les séparent.

Les Frézard sont arrêtés, mis en cause pour assassinat et recel de cadavre. Ils nient. Le gardénal ? Esther en prenait pour dormir, répond Justin. Aucun aveu ne vient. L’instruction aboutit alors, selon le reportage, à un non-lieu, et le couple rentre à Cernay-l’Église. La justice a refermé ce premier dossier. Le village, lui, n’a pas fini d’en parler.

03

Des aveux dramatiques

Un an s’écoule. La police judiciaire de Besançon reprend l’enquête ; trois inspecteurs viennent à Cernay. Marie doit les suivre. Cette fois, elle parle. Elle veut, dit-elle, soulager sa conscience. La disparition, le voyage annoncé chez Joseph, les recherches inutiles : tout cela recule devant une autre version de la nuit de janvier.

D’après sa déclaration, Esther a dîné le 16 comme d’habitude, puis s’est mise à pleurer. Elle s’est couchée vers huit heures et demie dans le lit qu’elle partage avec sa mère. Justin dort dans un autre lit de la même chambre. Esther se relève pendant la nuit, descend à la cuisine, remue des verres, puis revient. Sa respiration devient étrange. Elle murmure quelques mots ; Marie ne lui prête d’abord qu’une attention distraite.

Vers quatre heures, la mère s’inquiète. Le souffle de sa fille est court, sa peau froide. Elle réveille Justin. Tous deux essaient de la ranimer. Esther leur paraît morte. Ils redoutent des ennuis. C’est alors, affirme Marie, qu’ils conviennent de la faire disparaître dans la citerne du voisin. Cette décision, elle la raconte désormais aux policiers, geste après geste.

Justin aurait chargé Esther sur son dos, descendu l’escalier et traversé l’écurie. Marie serait restée sur le seuil tandis qu’il soulevait les planches, déposait le corps dans l’ouverture et refermait le réservoir. Au retour, il aurait annoncé que c’était fait. À six heures et demie, ils auraient allumé le feu et préparé le café. Les vêtements retrouvés sous le bois, c’est elle, ajoute-t-elle, qui les avait cachés.

Interrogé à son tour, Justin confirme la déposition de sa femme. Il reconnaît aussi être revenu sur la citerne un mois plus tard pour en reclouer une planche, la pompe vacillant. Les cachets, enfin, auraient été achetés par lui chez un pharmacien de Maîche. Les inspecteurs disposent maintenant de ce qui leur manquait : le couple admet avoir transporté Esther et dissimulé son corps.

Mais cet aveu ne dit pas encore comment elle est morte. A-t-on volontairement donné le gardénal ? Une dose excessive a-t-elle été administrée sans intention de tuer ? Les Frézard ont-ils seulement voulu cacher un décès ? L’enquête doit reprendre, avec ces déclarations nouvelles. En attendant, le couple est autorisé à rentrer. Justin offre même un billet de mille francs à chacun des inspecteurs. Ils refusent.

Justin et Marie Frézard dans la pièce commune ; au premier plan, un domestique.
Justin et Marie Frézard dans la pièce commune ; au premier plan, un domestique.
04

Elle se dérobe, il se tait

À peine revenus chez eux, les Frézard voient le dossier se rouvrir. Le juge d’instruction de Montbéliard fait notifier leur nouvelle inculpation. Cette fois, Justin se présente seul. Et ce qu’il tenait pour vrai devant les inspecteurs, il le retire. Il aurait parlé pour avoir la paix. Sa femme aurait perdu la tête ; elle lui aurait fait raconter toute cette histoire.

On lui oppose la précision des gestes. Une chambre, un escalier, une écurie, les planches soulevées, les habits cachés : pourquoi tant de détails dans un récit faux ? Justin n’en donne plus l’explication. Il se retranche derrière l’état de Marie et les certificats médicaux. Les paroles qui semblaient enfin fixer la nuit du drame se défont à mesure qu’on les examine.

Marie, de son côté, se dérobe aux interrogatoires. Le reportage la décrit se cachant dans un placard lorsqu’on vient la chercher. Au village, on crie à la simulation. Ce soupçon n’est pas un diagnostic. Ni les colères des voisins ni l’impatience des enquêteurs ne permettent, à elles seules, de dire ce qu’elle peut comprendre, soutenir ou avouer.

Me Gousset, de Montbéliard, assure la défense des Frézard.
Me Gousset, de Montbéliard, assure la défense des Frézard.

La justice hésite encore entre des explications qui n’ont pas la même portée : empoisonnement volontaire, homicide involontaire, dissimulation d’un cadavre. Les constatations médicales n’ont pas suffi à les départager. Les aveux ont été retirés. Une nouvelle procédure est ouverte, mais le reportage ne donne aucun jugement qui en arrête l’issue.

La pompe a rendu le corps. Les vêtements ont été retrouvés. Reste cette nuit du 16 au 17 janvier, enfermée dans les versions contraires de ceux qui étaient à la ferme. Au printemps 1948, Esther a cessé d’être une disparue ; les enquêteurs cherchent encore à établir les circonstances de sa mort.

05

La justice revient à la ferme

La justice revient à Cernay-l’Église. Marie attend au bout du chemin ; Justin voudrait la faire rentrer. L’avocat, les magistrats, les policiers arrivent. Cette fois, une reconstitution doit confronter le couple aux lieux et aux témoins. Depuis les aveux du 4 mars 1948, puis leur retrait, les Frézard sont demeurés en liberté provisoire.

Marie Frézard pendant la reconstitution.
Marie Frézard pendant la reconstitution.
Justin Frézard, amené à fournir des explications sur la citerne.
Justin Frézard, amené à fournir des explications sur la citerne.

Un élément nouveau précise les limites de la procédure : la chambre des mises en accusation de Besançon n’a retenu que le recel de cadavre. La justice cherche encore des éléments permettant de soutenir une accusation plus grave. Il ne s’agit pas d’un acquittement pour meurtre, ni d’un jugement correctionnel déjà rendu.

Le garde Péquignot et son voisin Cattin reprennent leurs explications sur la citerne qu’ils ont dû desceller. Le commis Parent montre comment il a découvert les vêtements d’Esther derrière une pile de bois. Les témoins retrouvent les gestes de la découverte ; le couple, lui, maintient ses dénégations.

M. Cattin, le voisin venu aider à ouvrir la citerne.
M. Cattin, le voisin venu aider à ouvrir la citerne.
Le commis Parent, qui retrouve les vêtements d’Esther.
Le commis Parent, qui retrouve les vêtements d’Esther.
L’adjudant Baguet, chef de la brigade de gendarmerie de Maîche.
L’adjudant Baguet, chef de la brigade de gendarmerie de Maîche.

Dans la cuisine, Justin retire de nouveau ce qu’il avait déclaré à Besançon. Sa femme, dit-il, l’aurait poussé à signer pour en finir. Interrogée, Marie nie jusqu’au voyage à Besançon. Un médecin expert, le docteur Charlin, l’a examinée et, selon le nouveau reportage, n’a pas retenu d’aliénation mentale. Ce constat rapporté ne permet pas de lui attribuer toutes les intentions que les voisins lui prêtent.

Le juge demande aussi où sont passés les médicaments découverts par une nièce. Justin répond les avoir jetés. Il avance alors l’idée qu’Esther aurait pu s’empoisonner. Comment se serait-elle ensuite retrouvée dans la citerne ? Il n’apporte pas d’explication. Les questions se succèdent ; aucune déclaration nouvelle ne résout cette contradiction.

Les Frézard, de dos, auprès des enquêteurs lors de la reconstitution.
Les Frézard, de dos, auprès des enquêteurs lors de la reconstitution.

La reconstitution s’achève sans l’aveu espéré. Le village s’indigne de voir l’affaire réduite à la dissimulation du corps. Mais les soupçons, les paroles retirées et les réponses impossibles ne suffisent pas aux magistrats pour retenir un assassinat. À ce stade, le sort judiciaire des Frézard porte donc sur le recel de cadavre. Le reportage ne donne pas la décision du tribunal qui doit encore en connaître.

Le village vu depuis la maison des Frézard.
Le village vu depuis la maison des Frézard.