01

À l’étage au-dessus des morts

En ce mois de mai 1938, près du pont d’Austerlitz, un petit jardin regarde la Seine. Des enfants jouent, des femmes sont assises sous les arbres. Derrière cette vie ordinaire se dresse le bâtiment de l’Institut médico-légal. Au premier étage, les hommes du laboratoire de toxicologie examinent ce que les apparences n’ont pas su expliquer.

Le professeur Kohn-Abrest reçoit au milieu de ses livres. Les volumes rangés dans son bureau ne composent pas une bibliothèque de romans : ce sont les rapports des analyses de son service. Les années s’y accumulent. Morts suspectes, accidents, eaux polluées, fumées d’usine : les dossiers ne viennent pas tous d’une chambre où l’on soupçonne un assassinat.

Dans les pièces voisines, la lumière entre par de grandes baies et rencontre les courbes du verre. Des appareils se suivent sur les tables ; cuves, cornues, éprouvettes, instruments de mesure. Chaque objet a sa tâche. Ce qui semble au visiteur un enchevêtrement de tuyaux et de récipients devient, entre les mains des opérateurs, une manière d’interroger des traces.

Un reflet dans la cuve à mercure du laboratoire.
Un reflet dans la cuve à mercure du laboratoire.

Une balle laisse un trajet, une lame une blessure. Dans d’autres morts, le médecin légiste a besoin du chimiste. Les prélèvements arrivent séparés, enfermés dans leurs récipients. L’expertise ne consiste pas à choisir tout de suite un coupable ni même un poison : elle commence par la recherche méthodique de ce qui peut éclairer le décès.

Kohn-Abrest décrit un travail patient, multipliant les examens et revenant, lorsque c’est nécessaire, d’un organe à l’autre. Une partie des prélèvements est conservée pour permettre des recherches complémentaires. On n’épuise pas sans raison ce qui pourrait être demandé une seconde fois. Un rapport est attendu, certes ; mais il faut encore pouvoir en contrôler les conclusions.

Un collaborateur observe les réactions dans l’appareillage de verre.
Un collaborateur observe les réactions dans l’appareillage de verre.
02

Le colis venu d’Alger

Un industriel de la région de Mostaganem meurt dans sa voiture. Le véhicule a quitté sa route dans une région accidentée, puis a brûlé. Le chauffeur habituel s’en est tiré sans blessure. À première vue, tout semble pouvoir tenir dans le mot accident. La fortune du mort et une importante assurance sur sa vie donnent pourtant à l’enquête un enjeu considérable.

Lorsque le chauffeur apprend qu’une autopsie est décidée, il disparaît. Le récit de l’affaire rapporte alors une autre succession de faits : une discussion, des coups de revolver contre l’industriel, puis le feu mis au véhicule pour fabriquer l’apparence d’un accident. Le nom de la victime reste dissimulé sous l’initiale A. Celui du chauffeur n’est pas donné.

Une difficulté subsiste. L’industriel était-il déjà mort lorsque la voiture a pris feu ? Les enquêteurs demandent aux médecins de répondre. En Algérie, le légiste prélève ce qui peut encore être examiné du cœur et des poumons ; le tout est enfermé et préparé pour le transport. Un colis arrive à l’hydravion d’Air France qui doit quitter Alger. Il porte les cachets de l’enquête.

Un opérateur dans le laboratoire ; derrière lui, l’appareil destiné à préparer les prélèvements.
Un opérateur dans le laboratoire ; derrière lui, l’appareil destiné à préparer les prélèvements.

À Marseille, le voyage ne s’arrête pas. Une liaison aérienne emporte les prélèvements vers Paris. Le soir même, Kohn-Abrest et ses collaborateurs se mettent au travail. La distance qui séparait la route algérienne du laboratoire a été franchie dans la journée. L’examen, maintenant, doit fournir ce que ni le chauffeur ni la carcasse incendiée ne disent à eux seuls.

L’analyse des gaz conduit les experts, selon le compte rendu de 1938, à conclure que la victime vivait encore au moment de l’incendie. La voiture n’a donc pas seulement brûlé après des coups de feu : elle a brûlé avec un homme encore vivant. Le reportage ne donne ni date précise pour cette affaire ni jugement du chauffeur. Cette conclusion d’expertise est l’étape qu’il permet de connaître.

03

Le laboratoire regarde aussi les vivants

Tous les bocaux n’appartiennent pas à un crime. Le service reçoit aussi les victimes d’intoxications accidentelles et les dossiers de personnes retrouvées mortes après avoir absorbé des produits médicamenteux. Kohn-Abrest évoque ses démarches pour que la délivrance de certains somnifères soit mieux encadrée. Aux analyses répond ainsi une autre préoccupation : empêcher que le laboratoire reçoive, demain, les mêmes morts.

Le visiteur découvre également un travail moins attendu. On y étudie l’air, les fumées et les émanations produites dans l’agglomération parisienne. Les ateliers et les usines peuvent exposer ceux qui y travaillent ou vivent à proximité. Le chimiste n’intervient donc pas seulement lorsque le médecin a terminé : il peut aussi chercher ce qu’un lieu fait respirer à ses occupants.

Avec son collaborateur Jardin, Kohn-Abrest a mis au point un aérodoseur. L’appareil doit mesurer certains gaz dans l’air. Dans le reportage, le professeur s’en sert pour défendre une appréciation rassurante de l’atmosphère parisienne. Cette opinion appartient aux mesures et aux connaissances qu’il expose en 1938 ; elle ne constitue pas un bilan général de la pollution, encore moins un jugement valable pour le Paris d’aujourd’hui.

Le professeur Kohn-Abrest devant l’aérodoseur présenté dans le reportage.
Le professeur Kohn-Abrest devant l’aérodoseur présenté dans le reportage.

Des ateliers au bord de Seine, des dossiers de décès aux questions de salubrité, le domaine du laboratoire s’élargit. La même exigence demeure : prélever, examiner, comparer et interpréter. L’appareil ne connaît ni l’histoire de la victime ni celle de l’accusé. Ce sont les experts qui doivent remettre ce qu’il montre à sa juste place.

04

Une trace n’est pas un verdict

Le nom de Marie Becker, dont l’affaire agite alors la Belgique, entre dans la conversation. Des analyses sont discutées, des résultats paraissent incertains. Kohn-Abrest ne transforme pas cette incertitude en formule commode. Découvrir une substance ne suffit pas, explique-t-il : il faut considérer sa répartition dans les prélèvements, puis rapprocher les examens des circonstances de la mort.

Le raisonnement remonte ainsi des tables du laboratoire au dossier tout entier. Le corps, les symptômes rapportés, le moment du décès, les constatations de l’enquête : aucune de ces pièces ne peut être commodément oubliée. Les résultats demandent une discussion. La chimie toxicologique, telle qu’il la présente, ne se réduit pas à une réaction qui imposerait d’elle-même une sentence.

Kohn-Abrest fait cours à la Faculté de médecine.
Kohn-Abrest fait cours à la Faculté de médecine.

Autour de lui, les expériences continuent. Le professeur passe d’une table à l’autre, demande où en est une analyse, interroge ses collaborateurs. Eyraud, Truffert, Pellon, Capus, Chantelat : les noms apparaissent au terme de la visite, derrière cette œuvre que le reportage avait d’abord réunie dans un seul visage.

Sur la route de Mostaganem, le feu devait faire croire à un accident. À Paris, un colis de prélèvements a permis de contester cette apparence. C’est la force du laboratoire. Savoir où s’arrête la réponse, résister à la tentation d’en dire davantage, en est l’autre part. Après le résultat, il reste encore aux hommes la responsabilité de conclure.