Quatre heures et demie
On se presse devant les magasins, on traverse, on s’arrête. Au carrefour de Madison et de Dearborn, les automobiles disputent leur passage aux piétons. Ce vendredi 7 septembre 1928, vers quatre heures et demie, Antonio Lombardo avance au milieu de cette cohue avec deux compagnons. Le chef de bande, proche d’Al Capone, n’a pas choisi une rue déserte. Il n’en sera pas mieux protégé.
Un coup de feu éclate. Puis d’autres. Dans le vacarme des moteurs et des conversations, il faut un instant pour comprendre. La foule se rompt ; chacun cherche où se mettre. Lombardo est atteint et tombe sur le trottoir de Madison Street. L’un des hommes qui marchent avec lui, Ferraro, est également touché. Les agresseurs, eux, ont déjà pour abri ce qui encombrait la rue : les passants.
Un policier se précipite. Le compagnon blessé tient encore un pistolet ; l’agent lui saisit le poignet et le désarme. L’autre accompagnateur s’est lancé derrière les tireurs. On l’arrête à son tour et on lui retire son arme. Deux victimes à terre, un homme retenu, des inconnus qui s’éloignent : la scène est pleine de témoins, mais les témoins ne font pas encore une identification.
Des voitures de police arrivent. Il leur faut gagner le trottoir à travers la masse des curieux, contenir les mouvements de foule et dégager les blessés. Lombardo ne survivra pas. Ferraro est emmené à l’hôpital. Le registre policier le désigne sous le nom d’Anthony Ferrea, alias Ferraro ; sa mort y est consignée au 9 septembre, deux jours après l’attentat.
Le troisième homme, nommé Pasqualino Lolordo dans Détective, ne fournit pas le renseignement espéré. Il soutient qu’on l’a empêché de rejoindre les fuyards. Qui étaient-ils ? Pourquoi ont-ils tiré ? Son récit n’apporte ni noms ni signalement utilisable. La poursuite est terminée. L’enquête commence dans le silence.

Le commerce qui ne ferme jamais
Pour comprendre ce trottoir, il faut revenir aux affaires. L’alcool est interdit ; les clients, eux, n’ont pas disparu. Des cargaisons passent, des fabrications clandestines s’organisent et des établissements continuent de servir. La prohibition a donné au milieu une marchandise désirée et un marché immense. Derrière le débit d’un verre se trouvent des fournisseurs, des transports et des territoires à défendre.
Capone occupe une place centrale dans cette guerre. Détective le présente comme l’héritier, avec John Torrio, de la puissance acquise autour de « Big Jim » Colosimo. Le journal mêle à cette ascension des récits de trahison et des rumeurs sur les commanditaires des meurtres. Une chose guide les rivalités qu’il décrit : conserver la clientèle et les bénéfices, empêcher le voisin d’empiéter.
La boutique d’un fleuriste entre ainsi dans la chronique sanglante. Dean O’Banion, chef du quartier nord, est tué dans son commerce. Les apparences ordinaires ne protègent personne : ici des fleurs, là un restaurant, ailleurs une automobile de belle taille. Le trafic se loge derrière les devantures. La vengeance vient y chercher les hommes.
Après les coups de feu, on essaie parfois de parler. Le reportage raconte une conférence entre les bandes dans un hôtel de Chicago : avant d’entrer, les participants doivent déposer leurs armes. La paix réclame un vestiaire particulier. Mais l’accord ne règle pas la question qui l’a fait naître : quelle organisation conservera sa part, quelle autre devra reculer ?

Les adversaires de Capone ne manquent ni d’ambition ni de moyens. Les noms de Moran et d’Aiello reviennent dans le récit ; des tueurs sont recrutés, des offres circulent, des intermédiaires deviennent suspects. Détective rapporte des projets déjoués avant leur exécution. Ces confidences du milieu, difficiles à contrôler, ne valent pas une décision de justice. Elles décrivent surtout une ville où chacun croit connaître la prochaine cible.
Le Balafré derrière ses remparts
Le meurtre de Frankie Yale, à Brooklyn, a précédé celui de Lombardo. Dans la lecture qu’en donne la presse, ces morts se répondent. Un ancien allié disparaît, puis un homme du camp adverse ; les comptes s’écrivent avec des noms rayés. Mais une succession de représailles supposées ne permet pas de désigner celui qui a pressé la détente dans Madison Street.
Lombardo est mort. Capone, lui, se protège. Autour de ses sorties, le journal décrit une garde serrée ; à ses déplacements, il associe une automobile blindée. Le chef que ses ennemis veulent atteindre se rend moins accessible. Les mêmes précautions qui affichent sa puissance montrent aussi le danger : on ne s’entoure pas de tant d’hommes armés pour une simple promenade.
Sur le trottoir, ces précautions n’ont pas suffi à son associé. Deux accompagnateurs n’ont empêché ni l’approche ni la fuite des meurtriers. La foule a tout vu par fragments : un mouvement, des armes, la chute d’un homme. Puis les fragments se dispersent avec elle. Il reste un lieu, une heure et les victimes ; les noms manquent encore.
Dans son premier numéro, publié le 1er novembre, Détective laisse peu d’espoir de retrouver les tireurs. Sa peinture de Chicago transforme déjà le meurtre en épisode d’une guerre interminable. Pourtant, le dossier policier ne s’arrête pas à cette impression. Plusieurs mois plus tard, une photographie va faire revenir un nom.
Une photographie, puis une autre mort
Le 29 avril 1929, après l’identification d’une photographie par des témoins, le juge Lyle délivre un mandat contre Frank Marco. La piste a désormais un visage et un nom. Cela ne fait pas un verdict : la notice conservée ne rapporte pas de condamnation pour l’assassinat de Lombardo.
Le même registre ajoute une dernière date. Le 17 février 1931, Marco, également appelé Marlo, est tué à New York. La trajectoire du suspect s’achève ainsi par un autre homicide. Pour le meurtre de Madison Street, les documents réunis permettent de suivre cette piste ; ils ne permettent pas d’écrire qu’un tribunal a établi l’identité des tireurs.
