Six adresses sur une feuille
Onze heures. Dans un bureau de la Préfecture de police, un médecin attend sa voiture. Henri Drouin l’accompagne pour cette tournée que Détective publiera le 6 décembre 1928. Un agent vient les chercher, une petite caisse de médicaments à la main. Avant de partir, on prend la liste des appels : six adresses. Il va falloir traverser Paris.
Les Halles sont presque vides. L’activité qui les remplira dans quelques heures n’a pas encore commencé ; quelques hommes attendent déjà les petites besognes qui leur rapporteront quelque chose. La voiture passe et monte vers Montmartre. Sur les boulevards, les lumières continuent d’attirer les promeneurs. Plus loin, le véhicule quitte les lieux de fête et gagne le passage Ganneron.

Dans une chambre, un jeune homme crache du sang. Une vieille femme le soutient. Rien, dans cette visite, n’autorise à reconstruire toute leur vie. Pour le médecin, le travail est là : examiner le malade et lui donner les soins possibles. Il n’est pas venu demander ce que cet homme faisait avant d’être couché ni ce que son tatouage pourrait signifier.
Le passage est pauvrement éclairé ; la chambre dispose de peu de choses. Le médecin s’occupe du jeune homme, puis la tournée doit reprendre. C’est aussi cela, le service de nuit : un appel conduit à une souffrance, tandis que les autres restent inscrites sur la feuille. On ne peut pas demeurer auprès de chacun. L’urgence commande le départ autant que l’arrivée.

Dehors, la ville ne présente plus les mêmes façades. La voiture suit les boulevards extérieurs, traverse les espaces encore bouleversés des anciennes fortifications, longe des palissades et franchit un canal. Des portes éclairées se détachent de l’obscurité. Au bout de ces détours, Belleville attend.
Au cinquième, porte 26
L’établissement porte un nom qui promet beaucoup : l’Hôtel de l’Espérance. On cherche Mme Cerné. Au fond d’un couloir, l’escalier possède une rampe de corde ; une voix indique le cinquième étage, porte 26. L’agent passe devant, éclaire comme il peut, et la petite équipe monte. À leur arrivée, la porte s’ouvre : on attendait le médecin.
Une enfant est au lit. Sa mère explique que le mal s’est déclaré quelques jours plus tôt, au retour de l’école. Le reportage décrit au contraire une affection ancienne et avancée, qu’il nomme tuberculose. Dans cette chambre, la discussion ne porte pas sur un mot à inscrire dans un registre. Il s’agit de savoir comment faire soigner la petite.

Le médecin demande son transport à l’hôpital dès le lendemain matin. La mère refuse. Elle se jette auprès de sa fille et veut la garder près d’elle. La scène se noue autour du lit : d’un côté, la nécessité des soins ; de l’autre, cette opposition que la visite n’arrive pas à lever. Le texte de 1928 ne dit pas que l’enfant sera finalement admise.
Le lait entre alors dans la conversation. Comment le payer ? La chambre coûte cinquante francs par semaine. Le mobilier tient en peu de mots : un lit, une table appuyée contre le mur, un réchaud, une chaise, une caisse. Les murs laissent pendre leur papier abîmé. La somme du loyer prend, au milieu de ce dénuement, une présence presque aussi lourde que la maladie.
Le ton monte lorsque le médecin évoque la boisson. Mme Cerné nie ; elle tire une bouteille d’eau de dessous le lit pour appuyer sa réponse. Le reportage charge durement cette femme. Mais la petite malade ne saurait devenir la preuve de tout ce qu’on soupçonne de sa mère. Ce qui reste de la visite est suffisamment grave : un enfant souffre, un départ pour l’hôpital est demandé, et ce départ rencontre un refus.
Le prix d’une chambre
La rue de la Mare apporte un autre appel : un enfant atteint, d’après le récit, de bronchopneumonie. Rue Philidor, c’est toute une famille qu’on découvre sous un toit délabré. Le père est malade, la mère épuisée, les enfants fiévreux. Les visites se suivent, mais les vies ne se confondent pas. Chacune possède sa porte et son urgence.
À Ménilmontant, un vieux concierge a été terrassé par un malaise. Autour de lui, les voisines sont inquiètes. Le médecin intervient encore, puis la voiture repart vers le centre. Les grands boulevards se vident. Quelques taxis circulent ; les dernières passantes quittent les lieux où l’on cherchait, tout à l’heure, du plaisir ou de l’argent.
Dans un hôtel pour voyageurs étrangers, la chambre la moins chère coûte deux cents francs par jour. Cette fois, le personnel appelle pour un couple rentré de Montmartre. Le gardien de nuit et le groom ont été frappés. Les clients se sont enfermés dans leur appartement et se lancent le mobilier au milieu d’un grand bruit.
Il faut parlementer devant la porte. La clef n’est pas dans la serrure : un passe-partout permet d’entrer. L’arrivée groupée du médecin, de l’agent et de leur compagnon interrompt les violences. Le médecin parle aux occupants en anglais. Peu à peu, ils se laissent approcher, coucher et soigner. La chambre finit par retrouver le calme que le personnel ne pouvait plus obtenir.
La liste recommence
Sur les tables, les sièges et jusque dans la salle de bains, les bouteilles abondent. Ici, le récit montre l’alcool sans avoir à le deviner. La visite se termine dans un appartement vaste, au milieu du confort. Quelques heures plus tôt, une mère discutait le prix du lait dans une chambre de Belleville. La même voiture a conduit le médecin devant ces deux portes.
Les six adresses ont été parcourues. Il serait tentant de replier la feuille et de déclarer la tournée finie. Au poste de police le plus proche, pourtant, d’autres demandes sont parvenues. Le médecin entre chercher les suivantes. Les appels n’ont pas attendu que la voiture revienne pour reprendre leur place.
Trois heures du matin. Drouin grelotte sous une couverture trop mince ; son compagnon, habitué du service, sourit de le voir ainsi éprouvé. La nuit n’est pas close. Le véhicule se remet en marche vers Javel, avec une nouvelle liste. Le reportage s’arrête sur ce départ : il ne donne pas le sort ultérieur des malades, et il laisse le médecin retourner à ceux qui l’attendent.

