Trois coups dans l’escalier
Il existe plusieurs chemins pour gagner les services de l’Identité judiciaire. Bayle passe certains jours par le quai des Orfèvres, d’autres par le Palais. Mais, à la fin du parcours, il lui faut monter : un escalier de pierre, puis des marches de bois étroites, conduisent au laboratoire. Ce lundi 16 septembre 1929, le directeur reprend son travail après trois semaines d’absence.
Un homme l’attend. Il tire trois coups de revolver. Bayle s’effondre dans l’escalier où il est passé tant de fois. Des employés entendent les détonations et accourent. Le meurtrier redescend, gagne l’extérieur ; deux hommes de l’Identité judiciaire l’arrêtent sur les quais. Il ne disparaîtra pas dans Paris.
Dans le bureau du directeur de la police judiciaire, la nouvelle arrive avec l’homme arrêté. Benoist apprend la mort de son collègue et doit interroger celui qui vient de le tuer. Selon le récit de Détective, sa colère est telle qu’il s’avance brusquement vers lui avant de se reprendre. Il lui ordonne de s’asseoir. La scène revient aux questions.
Philipponnet reconnaît avoir tiré. Il ne parle pas d’un coup parti accidentellement ni d’une personne prise pour une autre. Il affirme avoir voulu frapper un homme qu’il tenait pour malhonnête. L’accusation est la sienne ; elle n’établit pas une faute de Bayle. Pour comprendre ce grief, il faut quitter un instant l’escalier et retrouver un document privé.

Un zéro sur un acte
Depuis plusieurs années, Philipponnet est en procès avec son propriétaire à propos d’une cession de bail et d’une reprise de mobilier. Un acte porte une somme contestée. Philipponnet soutient qu’un zéro a été ajouté, transformant trois mille francs en trente mille. À ses yeux, le papier est falsifié et cette falsification le ruine.

Un premier expert, Vigneron, rend une conclusion qui lui est favorable. Puis Bayle est chargé d’une contre-expertise. L’examen aboutit à une réponse contraire : le document ne présente, selon son rapport, ni rature ni surcharge. Entre deux avis techniques, le litige prend un tour que Philipponnet refuse d’accepter. Il fait de l’expert son adversaire personnel.
Au Palais, les responsables de la police se rassemblent autour du corps. Le docteur Paul vient de perdre un ami. Quelques jours auparavant, Bayle lui écrivait encore de son lieu de vacances ; la veille du crime, les deux hommes avaient parlé d’un travail à reprendre ensemble. Leur prochaine collaboration devait porter sur une blessure dont il fallait déterminer les circonstances.
L’autopsie du directeur de l’Identité judiciaire ne peut pourtant pas être remise à plus tard par amitié. Il faut retrouver les projectiles et consigner les blessures. Le docteur Paul tient à s’en charger lui-même. Sa douleur n’abolit pas sa fonction ; elle l’accompagne dans une tâche qu’il aurait préféré ne jamais devoir accomplir pour cet homme.
Le corps est emporté à l’Institut médico-légal. Dans le récit publié trois jours après le meurtre, les gestes des policiers et du médecin prennent autant de place que ceux du tireur. Marius Larique écrit au milieu d’un deuil : le savant que le journal consultait est devenu la victime de son nouveau dossier.

Les objets sur la table
Au laboratoire, Cot, le préparateur, montre le fauteuil laissé à sa place avant les vacances. Il a travaillé quinze ans avec Bayle. La table rappelle les longues journées prolongées dans la soirée ; on y apportait parfois un repas pour que le directeur ne quitte pas son travail. Les instruments demeurent, mais celui qui savait les employer ne reviendra pas.

Des tissus, des poussières, des papiers et des traces passaient par ces pièces. Bayle cherchait à distinguer des matières semblables, à faire apparaître une altération ou à rapprocher des éléments que l’œil nu ne suffisait pas à comparer. Le reportage insiste sur ses applications de la physique et de la chimie aux expertises judiciaires.
L’homme pouvait aussi expliquer pendant des heures. Un journaliste venu l’interroger sur l’identification repartait tard, chargé de réponses. Les rédacteurs de Détective ont gardé de lui cette disponibilité ; leur hommage en porte la marque. Ils rappellent également ses travaux à l’Institut Pasteur, puis aux chemins de fer, avant son entrée à l’Identité judiciaire en 1915.
Sur les photographies du dossier, on voit les laboratoires et leurs appareils. Ce décor est celui d’un métier où une matière devient une pièce à examiner. Mais l’acte qui a amené Philipponnet devant Bayle rappelle l’enjeu humain du rapport : une conclusion technique peut peser sur un procès. Sa force n’exclut ni la contradiction ni le devoir de permettre une vérification.

Le matin du meurtre, cet homme venu régler son compte à l’expert a interrompu tout cela en quelques secondes. Les autres services reprennent néanmoins leurs enquêtes. On prévient la famille, on interroge le meurtrier, on poursuit les affaires en cours. Le Palais ne s’arrête pas, même lorsque la violence vient le chercher dans son propre escalier.
Le procès, puis les questions
Le 15 janvier 1930, la cour d’assises de la Seine condamne Philipponnet aux travaux forcés à perpétuité. Le jury a accordé les circonstances atténuantes. Dans le numéro du 23 janvier, Edmond Locard revient sur ce jugement : la cour a retenu la peine la plus sévère qui demeurait possible après cette décision du jury.
Deux questions ont pesé sur les débats. Philipponnet devait-il être tenu pour responsable de ses actes ? Et que pouvait-on établir du tort qu’il reprochait à Bayle ? Locard rapporte les discussions des experts, puis défend les qualités professionnelles de son confrère. Ce texte est une prise de position signée, pas un examen neutre de toutes les pièces du procès.
Un point l’amène cependant à élargir le propos. D’après sa lecture des débats, le document était parvenu à Bayle très endommagé par une intervention précédente. Locard insiste alors sur un devoir essentiel de l’expert : conserver assez de la pièce étudiée pour que d’autres puissent contrôler son travail. Une analyse qui détruit tout ferme aussi la porte à la contradiction.
Le verdict met un terme à cette étape judiciaire ; il n’éteint pas les controverses. La notice de Criminocorpus renvoie à une campagne de presse ultérieure en faveur de Philipponnet. Notre dossier ne permet pas d’en fixer l’issue. Ce qu’il établit, c’est un assassinat, une condamnation et un débat qui survit aux audiences : jusqu’où peut-on se fier à une expertise, et comment la discuter sans que disparaisse la possibilité de vérifier ?


