Les lettres anonymes
La première lettre arrive au parquet en 1935. Elle n’est pas signée. Une femme vient de mourir rue Surlet, dans le quartier d’Outremeuse ; une autre lui donnait des soins. Jusque-là, rien que de très ordinaire. Mais la morte, Mme Crulle, avait parlé de laisser ses biens à celle qui la veillait. Voilà de quoi faire parler les voisins. Voilà aussi de quoi décider un juge à poser quelques questions.
La garde-malade s’appelle Marie Becker. Elle est veuve, elle a été couturière et travaille à la journée. Son métier la conduit chez des femmes seules, lui donne accès aux chambres, aux habitudes, aux petites misères que l’on confie à qui vous rend service. Elle sait repriser ; elle peut bien, lorsque sa cliente s’alite, préparer une infusion ou rester un moment au chevet. On la connaît. On lui fait confiance.

On ouvre le testament de Mme Crulle. Surprise : la défunte n’a pas pris les dispositions qu’on lui prêtait. On fait exhumer le corps ; les examens ne livrent pas la preuve d’un empoisonnement. Marie Becker invoque une maladie suivie d’une défaillance du cœur. L’affaire s’arrête là. Le magistrat l’avertit cependant des soupçons auxquels l’expose cette succession de services et de décès. Elle proteste, cite d’autres amies qu’elle a soignées, parle même d’un héritage. Elle peut repartir.
En 1936, les lettres et les morts recommencent. Rue Saint-Gilles, Mme Lange, une vieille dame dont Becker s’est occupée, est retrouvée au pied de son lit. Elle avait vomi, paraissait engourdie. On songe d’abord à son grand âge. Puis c’est Mme Weiss, rue Charles-Morren. Celle-ci venait encore d’assister à des obsèques ; sa disparition surprend davantage. Dans les deux maisons, une même visiteuse a pris sa place près de la malade.
Chez Mme Weiss, des témoins parlent d’un thé inhabituellement amer, puis de vomissements. Cela ne suffit pas, à lui seul, à nommer un poison. Mais les policiers ont maintenant devant eux une série qu’ils ne peuvent plus traiter comme autant d’accidents étrangers les uns aux autres. Ils cherchent Becker. Elle change volontiers d’adresse. On la retrouve au moment où elle se présente chez une nouvelle connaissance, Mme Lamy. Cette fois, elle ne poursuivra pas sa visite.

Le sac et le coffret
À la police judiciaire, on examine son sac. Dans un mouchoir se trouve un flacon de digitaline, déjà entamé. Marie Becker répond qu’elle souffre du cœur et se soigne. Elle donne le nom d’un médecin. On ne pourra pas interroger celui-là : il est mort. Le flacon ne raconte encore ni une administration ni un meurtre ; il rapproche pourtant les soupçons d’un objet que les enquêteurs peuvent enfin tenir entre leurs mains.
Un autre sac les attend dans la chambre des Degrés Saint-Pierre. Il aurait appartenu à Mme Weiss, qui y conservait son argent. On le retrouve vide. L’accusation relie désormais les malaises aux disparitions d’espèces et de valeurs. La garde-malade n’aurait pas seulement accompagné les derniers jours de ses amies : elle les aurait abrégés pour les dépouiller. C’est cette thèse que l’instruction va reprendre, maison après maison, jusqu’aux morts déjà presque oubliés.

Il faut remonter à Lambert Beyer. Ancien vannier, retiré des affaires, propriétaire de quelques immeubles, il envisageait d’épouser Becker. En automne 1934, ses voisins ne le voient plus venir prendre ses repas. Lorsqu’ils vont chez lui, il est au lit ; la future épouse s’occupe de la chambre et lui apporte du thé. L’homme décline, puis meurt. Il gardait ses économies dans une cassette. Ni la cassette ni son contenu ne seront retrouvés. Sur ses dernières paroles, en revanche, les récits sont trop incertains pour bâtir une certitude de plus.

Les autres dossiers ont leurs particularités. Une cliente emploie Becker à coudre, tombe malade, puis la favorise dans son testament. Ailleurs, ce sont des bijoux qui manquent après le décès. Des connaissances anciennes ont rouvert leur porte ; des relations plus récentes se sont nouées au hasard d’une conversation. L’enquête assemble ces rencontres, compare les symptômes, suit les dettes. Une ressemblance prend forme. Reste à savoir jusqu’où elle prouve un même crime.
Rue Chéravoie, Anna Stévart tient une épicerie. Becker entre d’abord comme une cliente, revient, s’attarde, devient une amie de la maison. Les parents d’Anna se souviennent de ses prévenances et de ses petits cadeaux. Lorsque leur fille tombe malade, elle est là encore. Un médecin la soigne ; son état paraît s’améliorer. Puis vient un nouvel affaiblissement, un engourdissement que l’entourage ne s’explique pas. Les parents veulent rappeler le praticien. Selon leur témoignage, Becker s’y oppose et apporte son propre remède.


Un coffret complète ce tableau. Anna y gardait la reconnaissance d’une somme prêtée à sa nouvelle amie. Avant sa mort, on le lui apporte : le reçu a disparu. Les parents apprendront ce détail par une autre de leurs filles. Ils le rapprocheront alors de la maladie, de cette présence continuelle, des infusions préparées au chevet. Le chiffre de la dette varie jusque dans les versions imprimées de l’histoire. Le document absent, lui, demeure au centre de leur déposition.

Onze morts devant les juges
Tout ne vient pas des familles endeuillées. Des personnes qui ont survécu racontent à leur tour des malaises survenus après une visite ou une boisson offerte par Becker. Les enquêteurs trient les déclarations ; une affaire devenue célèbre attire aussi les souvenirs incertains et les rapprochements tardifs. Les dépositions retenues alourdissent néanmoins un dossier qui ne concerne plus seulement une femme, une chambre et un sac vide.
Au printemps 1938, dix-sept mois d’instruction ont rempli quelque dix-huit cents pièces. Onze morts sont imputées à l’accusée. À Liège, la réputation de Becker est déjà faite. Les mêmes habitants qui ont pu la laisser entrer parlent à présent d’un monstre. La femme que l’on charge de tant de morts, elle, ne confesse rien. Elle oppose ses dénégations aux familles, aux policiers, au magistrat. La rumeur a son verdict ; les assises doivent encore rendre le leur.
Mes Chevalier et Remy reprennent les objections. Il y a eu de premières enquêtes sans résultat. Il y a des malades réellement atteints avant l’arrivée de leur cliente. Il y a surtout la difficulté de reconnaître, après la mort, la substance dont on parle. Les experts ont longuement travaillé. Dans le reportage de mai, leurs constatations sont présentées comme beaucoup moins décisives que ne le laisse croire l’assurance de l’opinion. La défense entend faire de cette distance le point d’appui de son combat.

Et l’argent ? Les dettes, les valeurs manquantes et les héritages donnent à l’accusation son mobile. Pourtant, il ne suffit pas d’additionner les sommes pour savoir ce qu’elles sont devenues. Des histoires d’amants entretenus circulent ; elles ne sont pas toutes démontrées. Les avocats réclament des preuves là où la ville accumule déjà les explications. Ce procès ne se jouera pas seulement dans les chambres des mortes, mais dans la manière d’interpréter ce qui en est sorti.
Les portes de la prison de Liège restent fermées sur Becker. Devant les jurés, il faudra reprendre chaque malade, chaque visite, chaque objet disparu. La silhouette aperçue à tant de funérailles ne peut tenir lieu, à elle seule, de démonstration. Mais elle revient sans cesse dans les témoignages, et les questions qui lui sont posées ne cessent de se rejoindre. La justice a désormais le dossier entier devant elle.
Le verdict de Liège
Le procès s’ouvre aux assises de Liège en juin 1938. Marie Becker continue de nier ; sa défense réclame l’acquittement. Après cinq semaines de débats, la condamnation à mort tombe le 8 juillet. La peine est ensuite commuée en travaux forcés à perpétuité. La longue série des chambres visitées s’achève pour elle derrière les murs d’une prison.





