Cinq dossiers sur une table
Le 27 mars 1931, Sarret entre dans le cabinet du juge Rochu pour une escroquerie à l’assurance. À Marseille, l’accusation ne promet pas encore de bouleverser les assises. L’homme connaît les affaires, les signatures, les précautions de procédure. Il sait ce qui se réclame à une compagnie et quels documents doivent accompagner la demande. Mais, à mesure que Rochu tire un papier du dossier, un autre nom paraît. Bientôt, il lui faut plusieurs chemises pour ranger ce qu’il découvre.

Deux femmes reviennent dans ses recherches : Catherine et Philomène Schmidt. Les sœurs ont travaillé comme culottières à Marseille. Sarret les connaît depuis des années ; elles ont mêlé à ses entreprises leurs domiciles, leurs mariages, leurs signatures. Catherine souhaitait épouser un Français. Il lui a trouvé Pierre Deltreuil, cinquante-six ans. Le mariage a lieu en octobre 1924. Une assurance sur la vie suit. Au printemps suivant, le mari est mort.

Ce décès devient suspect lorsqu’on le rapproche du reste. Il ne se laisse pourtant pas expliquer avec la même assurance que les contrats. Le médecin se rappelle un homme très affaibli. Le corps a été placé dans une fosse commune ; lorsque les enquêteurs voudraient le faire examiner, ils ne peuvent plus le retrouver. Il faut conserver cette lacune. Dans l’entourage du trio, toute mort attire désormais une question ; toutes ne donneront pas une réponse criminelle.
Une autre opération révèle au moins ce que Sarret sait entreprendre. Pour faire accepter un assuré dont la santé inquiéterait les médecins, on présente un remplaçant à l’examen. La compagnie déjoue la substitution. L'affaire manque son but, mais le principe apparaît : sur le dossier, un nom ; devant le praticien, un autre homme. Ce qui semble régulier dans un bureau peut donc cacher un arrangement commencé bien avant la signature.
La villa de l’Hermitage
Il faut revenir en septembre 1925. Louis Chambon prête de l’argent ; Sarret recouvre pour lui certaines créances. Cet ancien prêtre vit avec Alphonsine Ballandraux, qui a quitté Moulins pour le suivre. Les deux hommes se connaissent assez pour traiter ensemble. Aux environs d’Aix, une maison va leur donner rendez-vous : l’Hermitage, sur la route de Vauvenargues.

Chambon y vient d’abord. D’après les déclarations recueillies au cours de l’instruction, Sarret l’abat. Alphonsine arrive à son tour ; elle est tuée elle aussi. Les sœurs font le récit de ces heures, mais Sarret dispute les responsabilités, notamment celle du meurtre de la femme. Le juge n’a pas affaire à trois accusés qui racontent d’une même voix. Chacun sait ce que les deux autres peuvent dire ; chacun cherche à leur faire porter une part plus lourde du crime.
Les corps sont détruits à l’acide. C’est le secret de la villa, celui qui a permis de soutenir que les disparus étaient simplement partis. Sarret parle de Suisse, règle de petites dettes, continue de toucher de l’argent lié aux créances de Chambon. Il ne reste ni enterrement à signaler ni tombe à ouvrir. Pour les gens restés dehors, le couple a quitté la scène. Pour l’instruction, il faudra retrouver une histoire que l’on a voulu effacer jusque dans ses preuves matérielles.
Les survivants ont cependant gardé des souvenirs, et les objets circulent. Aux assises, une hôtelière de Nice, Mme Lambert, rapporte une scène dans laquelle Sarret aurait montré la montre de Chambon pour intimider Catherine. Sa déposition fait entrer dans la salle ce que les accusés avaient vécu loin des juges : une connaissance partagée des morts, et la menace que cette connaissance pouvait représenter. Ce n’est plus une disparition abstraite. C’est une montre reconnue, une parole rapportée, une femme appelée à répondre.
La morte porte un autre nom
Un nouveau contrat porte cette fois sur la vie de Catherine. Le capital assuré est considérable. Or Catherine vit toujours, et les bénéficiaires ne peuvent rien réclamer tant qu’elle demeure officiellement en vie. Philomène se met à visiter l’hôpital de la Conception, à Marseille. Elle y rencontre une jeune femme tuberculeuse, Magali Herbin, dont l’isolement et la maladie offrent au trio une occasion sinistre.
Magali a grandi à Narbonne chez Mme Villeroux. Elle a connu le mariage, puis l’abandon ; elle se retrouve malade à l’hôpital. Philomène lui propose du repos à la campagne, des soins, un peu de cette attention qui lui manque. Magali accepte. Dans une lettre à celle qui l’a élevée, elle se réjouit de la sollicitude qu’on lui témoigne. Elle croit avoir trouvé une protectrice. Les personnes qui l’emmènent attendent, elles, un décès utilisable.
La malade est installée à la villa Graziella. Après sa mort, ce n’est pas son identité que l’on fait entrer dans les démarches d’assurance : c’est celle de Catherine. Une vivante emprunte la mort d’une autre. Philomène joue à son tour un personnage dans les formalités. Des sommes sont versées à Nice et à Paris. Catherine, pendant ce temps, peut encore se montrer sur la Côte d’Azur. Le montage ne consiste donc plus seulement à tromper un médecin sur l’état d’un assuré. Il fait disparaître une personne derrière les papiers d’une autre.
Lorsque l’enquête reprend ces opérations, elle retrouve une partie de l’argent. Elle retrouve aussi le nom de Magali et la femme qui l’a élevée. Sa mort ne peut plus rester la simple pièce justificative d’un paiement. L’accusation soupçonne qu’elle a été précipitée ; Sarret et les sœurs se renvoient les responsabilités. Les contrats, les déclarations de décès et les témoignages cessent d’être des dossiers séparés. Ils désignent maintenant les mêmes trois personnes.
Dans la petite salle d’Aix
En octobre 1933, la cour d’assises des Bouches-du-Rhône les reçoit ensemble. Il y a tant de monde que le service d’ordre doit contenir la foule. À l’intérieur, la lecture de l’accusation dure deux heures. Sarret répond d’une voix douce. Catherine, les cheveux blanchis, porte son mouchoir à sa bouche ; Philomène se tient à ses côtés. Les noms et les dates que l’on vient d’entendre sont ceux de leurs années communes.
La prison Saint-Charles communique avec le palais par un passage souterrain. Les accusés peuvent gagner les audiences sans traverser les curieux. Mais, une fois à leur banc, ils ne peuvent échapper aux récits des témoins. Le président Gesta conduit les débats ; l’avocat général Lacaux soutient l’accusation. Me Brion défend Sarret. Mes Moro-Giafferri et Campinchi assistent les sœurs. La question n’est plus seulement de savoir comment l’argent a passé d’une main à l’autre, mais qui a décidé, exécuté, accepté chacun des actes.

À la villa, les photographes montrent les pièces, l’escalier, la façade entre les arbres. Rien, sur ces vues de maison, ne suffit à raconter le crime. Au tribunal, ce sont les paroles contradictoires qui rendent aux lieux leur histoire. Sarret invoque les mensonges des sœurs ; les sœurs l’accusent. L’entente qui a permis les opérations ne les protège plus. Elle fournit à chacun de quoi charger son ancien associé.


Le verdict condamne Sarret à mort. Les sœurs Schmidt reçoivent chacune dix ans de réclusion. En 1934, Sarret est exécuté à Aix-en-Provence. L’homme qui avait fait des identités et des décès les instruments de ses affaires ne quittera pas la prison pour en recommencer une autre.


