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Personne ne répond

René Lancelin revient chez lui en fin de journée. Il sonne, attend, recommence. La porte reste close. Il aperçoit une faible clarté derrière les volets, puis celle-ci disparaît. Les siens auraient-ils quitté la maison avant son retour ? Un dîner est prévu dans la famille. Il se rend chez son beau-frère, l’avocat Ringeard, avec l’espoir de les y retrouver. Mais Léonie Lancelin et Geneviève, leur fille, ne sont pas arrivées.

La rue de la maison Lancelin, photographiée pour le reportage de février 1933.
La rue de la maison Lancelin, photographiée pour le reportage de février 1933.

Les deux hommes cherchent encore une explication ordinaire à ce retard. Ils s’informent auprès d’un autre parent, puis reviennent devant la demeure. Le même silence les accueille. À l’étage, dans la chambre des domestiques, une lumière reparaît. On ne peut donc plus croire la maison vide. Pourquoi ne vient-on pas ouvrir ? Ils vont chercher la police.

Forcer l’entrée ne suffit pas. Un gardien passe par une propriété voisine, franchit un mur et parvient à ouvrir les portes. L’électricité ne fonctionne plus. Les agents avancent avec leurs lampes de poche. Dans l’escalier, ils rencontrent des traces de sang ; sur le palier, ils découvrent les deux femmes. Elles ont été tuées avec une violence extrême. Un policier empêche René Lancelin de poursuivre. En quelques minutes, le retard au dîner est devenu la perte de sa femme et de sa fille.

Les agents montent encore. Dans la chambre des bonnes, Christine et Léa Papin se trouvent ensemble dans le lit. Une bougie éclaire la pièce. Elles ne tentent pas de prendre la fuite. Les deux domestiques reconnaissent avoir tué leurs patronnes. Il n’y a pas de cambrioleur à rechercher dans les rues du Mans, pas d’inconnu qui se serait introduit de dehors. Le crime est né entre des personnes qui vivaient depuis des années sous le même toit.

Christine et Léa Papin, dans le montage photographique du premier reportage.
Christine et Léa Papin, dans le montage photographique du premier reportage.
Le commissaire Dupuy, qui intervient lors de l’arrestation.
Le commissaire Dupuy, qui intervient lors de l’arrestation.
02

Les heures avant le silence

Christine est l’aînée, Léa la cadette. Elles ont travaillé dans plusieurs maisons avant d’entrer au service des Lancelin. Elles y occupent le même logement de domestiques, partagent leur travail et leurs journées. Au dehors, on les connaît surtout par la place qu’elles tiennent dans cette famille. Ce soir de février, cette longue habitude semble ne plus expliquer rien. Les enquêteurs doivent reprendre ce qui s’est passé avant que la porte soit verrouillée.

Un fer électrique revient de réparation. Dans l’après-midi, alors que les sœurs repassent, une nouvelle panne fait sauter les plombs. La maison est privée de lumière. Lorsque Léonie et Geneviève rentrent, le fer et les reproches qu’il peut provoquer se trouvent au centre de la dispute. Le premier récit de l’affaire s’accroche à ce mince incident domestique. Mais un appareil défectueux ne suffit pas à faire comprendre la violence qui suit.

Les sœurs parlent d’une existence étroitement surveillée, de remarques sur leur ouvrage, de retenues sur leurs gages. Ces plaintes appartiennent à leurs déclarations ; elles ne donnent pas accès, à elles seules, à toute la vie des patronnes. La maison n’a plus que deux survivantes du drame pour raconter l’affrontement. Les objets saisis et les constatations médicales peuvent établir des gestes et des blessures. Ils ne peuvent rendre toutes les paroles échangées.

Sur le palier, l’altercation tourne au meurtre. Les deux sœurs frappent avec des objets et des ustensiles de la maison. Léonie et Geneviève sont toutes deux tuées ; les coups se multiplient au-delà de ce qui aurait suffi à les mettre hors d’état de résister. Christine et Léa se lavent ensuite, quittent leurs vêtements souillés et se retirent dans leur chambre. Elles restent là pendant que René Lancelin frappe au-dehors. C’est cette attente que les policiers interrompent.

Le poste de police où les sœurs sont conduites après leur arrestation.
Le poste de police où les sœurs sont conduites après leur arrestation.
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La question des experts

L’instruction ne cherche donc pas longtemps qui a porté les coups. Elle cherche ce que les meurtrières pouvaient comprendre et vouloir au moment de les porter. Les médecins les examinent. Leur conclusion retient la responsabilité entière des deux sœurs. Pour la défense, cette réponse est trop simple. Elle conteste la durée des examens, leur portée, et demande qu’on reprenne l’étude de leur état mental.

Le juge d’instruction Hébert, chargé d’entendre les deux sœurs.
Le juge d’instruction Hébert, chargé d’entendre les deux sœurs.

En prison, la séparation a particulièrement éprouvé Christine. Des crises sont rapportées ; elle réclame sa sœur, refuse de manger, présente des comportements qui inquiètent ceux qui la gardent. Les experts et les défenseurs ne leur donnent pas la même signification. Les uns maintiennent leur conclusion ; les autres y voient des faits qu’on ne peut écarter. Le docteur Logre intervient dans cette controverse. La discussion engage bien davantage qu’un mot dans un rapport : elle peut décider de la peine.

Aux assises de la Sarthe, le président Beucher fait entrer les accusées. Elles répondent peu, souvent par oui ou par non. L’audience se prolonge pendant plus de douze heures. Germaine Brière et Henri Chautemps les défendent. Dans la salle, chacun connaît déjà l’horreur de la découverte ; le tribunal doit pourtant juger deux personnes distinctes, entendre les objections, déterminer une responsabilité pour chacune. Le silence de leur banc ne dispense d’aucune de ces questions.

Le public et les magistrats du procès des sœurs Papin au Mans.
Le public et les magistrats du procès des sœurs Papin au Mans.

Le jury suit les conclusions des experts. Christine est condamnée à mort. Léa reçoit dix ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour. Les deux noms que la presse a presque toujours joints ne recouvrent donc pas une même sentence. Pour l’aînée, le jugement ouvre l’attente de la décision de grâce. Pour la cadette, il fixe déjà de longues années de peine.

Le procureur Riégert, qui requiert la peine maximale.
Le procureur Riégert, qui requiert la peine maximale.
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Deux peines, une maison endeuillée

En janvier 1934, la peine capitale de Christine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Elle est transférée à Rennes, puis hospitalisée dans un établissement psychiatrique. La grâce lui évite l’exécution ; elle n’efface pas la condamnation. Pour Léa, la peine prononcée aux assises demeure distincte de celle de son aînée.

Les débats sur leur état mental et sur la condition des domestiques ont donné au dossier une portée qui dépasse Le Mans. Ils ne doivent pas recouvrir les personnes tuées. Léonie et Geneviève Lancelin étaient attendues à un dîner de famille. René Lancelin était d’abord venu les chercher. Derrière les interprétations de l’affaire, il reste ce premier soir : une porte qui ne s’ouvre pas, et deux absences qui ne finiront plus.