01

Le cavalier de l’Ambassador

Jean de Koven est venue d’Amérique avec sa tante, Ida Sackheim. Elle enseigne la danse et découvre Paris au temps de l’Exposition. Dans le hall de l’Ambassador, boulevard Haussmann, un jeune homme leur offre son aide. Il parle anglais, connaît la ville, se présente avec de bonnes manières. La tante et la nièce ont précisément besoin de quelqu’un qui facilite leurs démarches. Elles n’ont devant elles qu’un homme aimable ; elles ne connaissent pas encore son nom véritable.

La jeune femme accepte de le revoir. Un soir de juillet, sa tante rentre à l’hôtel : Jean n’est pas revenue. Au matin, son lit n’a toujours pas servi. Un télégramme arrive, rassurant en apparence. Il annonce une lettre. Celle-ci tombe enfin, mais elle ne porte plus des nouvelles ordinaires : on réclame cinq cents dollars pour rendre la disparue. Les quelques mots qui avaient permis d’attendre ont donc préparé une demande de rançon.

La famille avertit les autorités. Des appels téléphoniques fixent des conditions, des policiers surveillent les rendez-vous. Un chauffeur envoyé chercher une enveloppe ne sait rien de l’affaire ; celui qui l’a payé lui échappe. On dépense des chèques de voyage appartenant à Jean, avec une signature imitée. Des pistes se succèdent, des personnes assurent l’avoir vue ailleurs. Son frère vient en France, lance des appels, repart sans elle. Au dossier s’ajoutent des renseignements ; à l’hôtel, aucune jeune femme ne revient.

02

La route, la grotte, la petite annonce

En septembre, c’est un chauffeur qui manque à l’appel. Joseph Couffy conduit une puissante automobile de grande remise. Sur la route d’Orléans, des passants remarquent la voiture arrêtée, puis un homme en livrée allongé au bord de la chaussée. Plus tard, l’automobile a disparu ; l’homme est toujours là. Un cultivateur s’approche et comprend qu’il ne dort pas. On l’a tué, dépouillé, abandonné. Il faut retrouver son identité par ses vêtements et remonter jusqu’au tailleur qui les a fournis.

Jeanine Keller cherche, elle, du travail. Weidmann lui en promet. Le rendez-vous la mène en forêt de Fontainebleau, à la grotte des Brigands, où elle est assassinée en octobre. Une valise, du linge, quelques bijoux prennent ensuite une autre destination. Au procès, les témoins reviendront sur ces objets et sur ceux qui les ont rapportés. La promesse d’une place aura conduit la jeune femme jusqu’à un endroit dont elle ne connaissait pas le danger.

Roger Le Blond veut réunir des capitaux pour une entreprise de publicité cinématographique. Sa petite annonce reçoit une réponse. Un certain Pradier lui rend plusieurs visites, puis propose de le présenter à un associé. Ce Pradier est Roger Million, lié à Weidmann. Les trois hommes gagnent La Voulzie, une villa de La Celle-Saint-Cloud. Les contrats annoncés ne seront pas l’aboutissement de la rencontre : Le Blond y trouve la mort.

Son cabriolet est abandonné à Neuilly. Les feux restent allumés toute la nuit et attirent l’attention des voisins. On découvre le corps dans la voiture ; une proche l’identifie. Les enquêteurs recherchent Pradier, examinent le linge qui a servi à envelopper la victime, interrogent des blanchisseries. Longtemps, ils ne trouvent pas le lien qui réunirait l’homme de la petite annonce aux autres crimes. Plus tard, devant les jurés, Weidmann et Million se disputeront encore la responsabilité du meurtre.

En novembre, deux disparitions se suivent. Fritz Frommer, un Allemand installé à Paris, ne donne plus signe de vie. Puis Raymond Lesobre, agent de location, part faire visiter une propriété de Saint-Cloud à un client. Son confrère attend le retour des clefs. Les heures passent, puis le lendemain. Lorsque l’on ouvre enfin la villa Mon Plaisir, on retrouve Lesobre tué dans la cave. Son automobile et son argent ont disparu. Le client, toutefois, a laissé une carte.

Jean de Koven, Joseph Couffy, Jeanine Keller, Roger Le Blond, Fritz Frommer et Raymond Lesobre : les six victimes réunies dans le montage de Détective.
Jean de Koven, Joseph Couffy, Jeanine Keller, Roger Le Blond, Fritz Frommer et Raymond Lesobre : les six victimes réunies dans le montage de Détective.
03

Une carte mène à La Voulzie

Arthur Schott : c’est le nom imprimé sur le bristol. Le commissaire Primborgne le fait rechercher. Schott n’est pas l’assassin. Il reconnaît cependant avoir remis des cartes à plusieurs personnes, dont son neveu Fritz Frommer. À l’hôtel de celui-ci, la patronne confirme son absence. Ses affaires sont restées dans la chambre. Ce qui devait être une recherche de client ouvre ainsi sur une seconde disparition.

Un autre parent de Frommer, Hugo Weber, apporte le renseignement suivant. Son neveu fréquentait un compatriote qui se faisait appeler Karrer et habitait dans les bois, du côté de Saint-Cloud. Il faut maintenant mettre une adresse sur ce nom. Primborgne interroge agences et garages, avance de commune en commune. Il arrive à La Celle-Saint-Cloud. Karrer y a loué La Voulzie. La propriétaire vient justement de recevoir un loyer en retard, payé après la mort de Lesobre.

Le 8 décembre 1937, les policiers se présentent aux abords de la maison. Deux voitures sont dans le jardin. Karrer paraît, fait entrer les inspecteurs Poignant et Bourquin, puis tire. Poignant est blessé ; Bourquin lutte avec lui et parvient à le maîtriser. Le locataire courtois que décrivait l’agence est emmené à Versailles. Bientôt, les faux noms cèdent : il s’appelle Eugène Weidmann.

Les interrogatoires ramènent les enquêteurs d’un dossier à l’autre. Weidmann reconnaît des meurtres, indique des lieux. On identifie les voitures. La Voulzie livre les corps de Jean de Koven et de Frommer. Million, Colette Tricot et Jean Blanc entrent dans l’instruction. Les aveux ne dispensent pas de vérifier : ils changent, désignent des complices, déplacent des responsabilités. Il faut comparer les déclarations aux objets, aux témoins et aux déplacements. La villa a réuni les affaires ; elle ne les a pas rendues simples.

Dans l’assistance, au procès de Weidmann à Versailles.
Dans l’assistance, au procès de Weidmann à Versailles.
04

Quatre accusés, quatre destins

Aux assises de Versailles, en mars 1939, les proches des morts assistent à cette longue reprise. La mère de Le Blond est là ; les veuves Couffy et Lesobre aussi. Weidmann accuse Million d’avoir pris une part décisive aux crimes que celui-ci conteste. Des gendarmes rapportent des propos entendus pendant l’instruction. Les avocats les discutent. À plusieurs reprises, l’émotion gagne la salle ; à d’autres, les curiosités du public et les incidents d’audience prennent une place que les familles n’ont pas demandée.

Mmes Reyner, Lesobre et Couffy auprès de Me Delaunay, avocat de la famille de Koven.
Mmes Reyner, Lesobre et Couffy auprès de Me Delaunay, avocat de la famille de Koven.

Le verdict condamne à mort Weidmann et Million. Colette Tricot est acquittée. La décision ne permet donc pas de confondre tous ceux qui ont comparu sur le même banc. Moro-Giafferri, défenseur de Weidmann, soulève aussitôt une difficulté de procédure : des mentions ont été rayées sur la feuille des réponses du jury sans l’approbation qu’il estime nécessaire. La bataille continue après le jugement, sur un document où quelques traits de plume pourraient encore faire recommencer les débats.

La salle où le jury doit délibérer ; l’urne est posée au premier plan.
La salle où le jury doit délibérer ; l’urne est posée au premier plan.
Colette Tricot à la sortie du tribunal après son acquittement.
Colette Tricot à la sortie du tribunal après son acquittement.

Les recours échouent. Million obtient finalement la commutation de sa peine en perpétuité ; Weidmann n’obtient pas la grâce. Jean Blanc, condamné à vingt mois de prison, et Colette Tricot ne connaissent donc ni sa peine ni son issue. Les liens de la bande auront réuni leurs noms dans les journaux. La justice les sépare.

Jean Blanc interrogé à l’audience, devant le banc des accusés.
Jean Blanc interrogé à l’audience, devant le banc des accusés.

Le 17 juin 1939, Weidmann est exécuté devant la prison de Versailles. Des photographies circulent ; la publicité donnée au supplice provoque un scandale. Une semaine plus tard, un décret impose que les exécutions aient lieu à l’intérieur des établissements pénitentiaires. Celle de Weidmann restera la dernière exécution publique en France. Les noms des six victimes, eux, ne doivent pas disparaître derrière cette dernière image.