01

Une traite acquittée

Le 27 février 1928, Gaston Truphème se rend chez Mestorino, rue Saint-Augustin. Il est courtier en bijoux ; le joaillier lui doit de l’argent. Dans ce quartier de Paris, Mestorino tient un atelier, emploie plusieurs ouvriers et reçoit des hommes qui apportent des pierres ou viennent régler des affaires. La visite de Truphème appartient d’abord à cette routine commerciale. Elle se termine par sa disparition.

Charles Mestorino, joaillier de la rue Saint-Augustin.
Charles Mestorino, joaillier de la rue Saint-Augustin.

Un corps partiellement brûlé est découvert en banlieue. On identifie Truphème. Il faut retrouver ses derniers déplacements, les personnes qu’il a vues, ce qu’il portait sur lui. Mestorino figure parmi les interlocuteurs de la matinée. Il répond sans se cacher. La dette ? Réglée. Il montre la traite acquittée. L’écrit donne à sa parole une apparence de solidité : pourquoi supposer un crime chez un commerçant qui produit la preuve de son paiement ?

Tout le protège encore. Son atelier a pignon sur rue ; il possède une voiture et habite une villa à La Varenne. Son avocat Théodore Valensi affirme le connaître depuis longtemps et le tient pour incapable d’un assassinat. Mestorino se rend aux convocations, reste à Paris, paraît aider les recherches. Aux obsèques du courtier, on le voit présenter ses condoléances à la famille. Il occupe la place d’un homme que le crime attriste, non celle d’un homme qui le redoute.

Les enquêteurs reviennent cependant à l’automobile. Des témoins ont remarqué une voiture liée au transport du corps ; les indications ramènent à celle du joaillier. Un garagiste lui fournit d’abord un appui : elle ne serait pas sortie ce matin-là. Les récits se heurtent. L’inspecteur Février reprend aussi les comptes. Si Mestorino a réellement payé, il doit avoir disposé de la somme. Or ses affaires ne présentent pas la santé que sa réputation laissait attendre.

02

La nuit du quai des Orfèvres

On le convoque de nouveau. Les commissaires Guillaume et Gabrielli encadrent l’enquête ; les inspecteurs reprennent la même difficulté : les fonds manquent, mais la traite est entre les mains du débiteur. L’interrogatoire dure, traverse la soirée, se prolonge dans la nuit. Les récits publiés plus tard décrivent des policiers qui se relaient, un homme épuisé et une pression croissante. L’assurance du visiteur ne résiste pas indéfiniment à cette répétition.

Mestorino finit par reconnaître qu’il n’a pas payé. Dès lors, la pièce qu’il présentait pour se défendre se retourne contre lui. Comment a-t-il obtenu la traite ? Que s’est-il passé après la signature ? Les questions se resserrent sur cette visite dont il prétendait n’avoir rien d’autre à raconter. Les policiers le font déshabiller et examinent les traces qu’il porte. Au terme de la nuit, il avoue le meurtre. L’aveu ne doit pas faire oublier les conditions de cet interrogatoire, que les reportages décrivent eux-mêmes comme éprouvantes.

Une photographie de l’interrogatoire de Mestorino publiée par Détective.
Une photographie de l’interrogatoire de Mestorino publiée par Détective.

Le récit revient alors dans l’atelier. Truphème est venu réclamer son dû. Mestorino l’a frappé, notamment avec un outil de joaillier. Suzanne Charnaux, sa belle-sœur, et les ouvriers se sont trouvés mêlés aux suites immédiates de la scène. Les paroles exactes et les pensées que les journaux prêtent à chacun ne sont pas nécessaires pour comprendre ce qui accable l’atelier : un homme y a été tué, et ceux qui savaient n’ont pas immédiatement révélé le crime.

Le corps a été dissimulé, puis descendu jusqu’à la voiture. Suzanne a accompagné le départ ; le transport conduit à La Varenne avant l’abandon du cadavre en banlieue. La tentative de destruction par le feu n’a empêché ni l’identification de Truphème ni la reconstitution du parcours. Le respectable commerce et la voiture de famille entrent ainsi dans la même chaîne de faits. Ce qui semblait appartenir à la vie ordinaire du joaillier a servi à cacher la mort de son créancier.

Rue Saint-Augustin, lors de la reconstitution du crime.
Rue Saint-Augustin, lors de la reconstitution du crime.
03

Ceux qui savaient

Au procès, en juin 1928, les témoins doivent revenir sur leurs premières déclarations. Le garagiste reconnaît que la voiture est sortie. Les ouvriers racontent ce qu’ils avaient tu. Suzanne Charnaux comparaît à la barre. Les mensonges qui avaient retardé l’enquête tombent les uns après les autres devant la famille de Truphème, représentée par Me Maurice Garçon. Pour les parents du courtier, il ne s’agit plus seulement de savoir qui a frappé : il faut entendre comment tant de gens ont laissé l’affaire se refermer sur leur silence.

Le service d’ordre contient la foule lors de la reconstitution.
Le service d’ordre contient la foule lors de la reconstitution.

Me Raymond Hubert défend Mestorino. Germaine, son épouse, demande la pitié des juges. L’accusation réclame la mort. L’émotion de la salle ne remplace cependant pas la décision du jury : celui-ci ne l’envoie pas à la guillotine. Le 8 juin 1928, Charles Mestorino est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Suzanne Charnaux sera jugée séparément et condamnée à deux ans de prison. Germaine et Suzanne sont deux femmes distinctes ; le lien familial ne leur donne pas le même rôle dans la procédure.

Germaine Mestorino, l’épouse du joaillier.
Germaine Mestorino, l’épouse du joaillier.

Plus tard, une autre explication est avancée : le meurtre aurait aussi été lié au passé sentimental de Germaine, à son ancien mari et à une vengeance dirigée contre Mestorino. Pierre Drouaire en fait l’hypothèse dans son reportage d’octobre 1929. Mais il la présente comme une conviction à explorer. Le dossier disponible ne permet pas d’en faire un mobile démontré. La dette, la violence et les dissimulations sont établies dans le récit judiciaire ; le prétendu secret du cœur demeure une supposition.

04

La Martinière

Le condamné attend son transport. Germaine vient le voir ; il est question qu’elle le rejoigne en Guyane. Puis le départ approche, les lettres changent, la séparation devient concrète. Mestorino passe par Saint-Martin-de-Ré et embarque sur La Martinière. Les photographies le montrent parmi les condamnés, sous une autre tenue, loin des manchettes et de l’atelier parisien. La peine perpétuelle a désormais la dimension d’une traversée.

Mestorino parmi les condamnés transportés au bagne.
Mestorino parmi les condamnés transportés au bagne.

Au printemps 1930, Paul Bringuier reçoit d’un surveillant revenu de Guyane la nouvelle de sa mort. Le récit situe ses derniers jours à l’infirmerie de Saint-Laurent-du-Maroni. Il parle d’une affection devenue grave et de lettres demeurées sans réponse. Les sentiments qu’il prête au malade vont plus loin que ce témoignage indirect ; on ne peut les recueillir comme les dernières paroles du condamné. Ce qui atteint Paris, c’est la fin d’un homme envoyé au bagne moins de deux ans après son procès.

L’entrée du camp central, où se trouve l’infirmerie.
L’entrée du camp central, où se trouve l’infirmerie.

Bringuier part chercher Germaine chez ses parents, à Voisins. On lui répond qu’elle est absente. La dernière rencontre espérée n’a donc pas lieu ; le reportage se termine devant une maison qui ne livre pas sa version. À Paris, la traite et les dépositions sont restées dans le dossier. Elles racontent assez la chute du joaillier : derrière une traite présentée comme payée, la police a retrouvé un meurtre et sa dissimulation. Gaston Truphème avait seulement demandé ce qui lui était dû.

Le sémaphore des îles, dans le reportage consacré au bagne.
Le sémaphore des îles, dans le reportage consacré au bagne.