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La façade et la caisse

Au commencement, il n’y a pas ce vaste immeuble. En 1926, l’entreprise occupe des locaux plus modestes, rue Marivaux, puis rue Saint-Lazare. Les employés attendent parfois leur paie. Des clients réclament. Marthe Hanau dirige ; Lazare Bloch, son ancien mari, travaille à ses côtés. Il faut répondre à ceux qui s’impatientent, rassurer ceux qui hésitent et trouver les suivants. Le papier imprimé va donner à cette petite mécanique une tout autre portée.

La Gazette du Franc, rue de Provence, avant que ses bureaux deviennent un lieu d’enquête.
La Gazette du Franc, rue de Provence, avant que ses bureaux deviennent un lieu d’enquête.

La Gazette parle du franc, des placements, de l’avenir économique. Son titre arrive au moment où la monnaie préoccupe les Français. Une recommandation financière n’a pas l’air d’une sollicitation personnelle : elle emprunte l’autorité du journal. Pierre Audibert dirige la partie rédactionnelle ; ses relations et sa position donnent du poids à la maison. Sous la même enseigne se rencontrent le commentaire des affaires et la vente d’intérêts dans ces affaires. Le lecteur peut devenir souscripteur avant d’avoir bien mesuré ce passage.

Marthe Hanau, à la tête de la Gazette du Franc.
Marthe Hanau, à la tête de la Gazette du Franc.

Derrière les conseils se tient un réseau de sociétés. Les titres circulent, les placements en appellent d’autres et l’argent nouveau permet de satisfaire les engagements anciens. Les versements promis ne reposent pas sur les bénéfices industriels que le public imagine. Pour durer, la machine a besoin de souscriptions et de confiance. Une demande isolée peut être apaisée ; une foule qui voudrait reprendre son argent mettrait à nu les ressources véritables.

L’Interpresse prolonge le système hors de la Gazette. Cette agence obtient, contre paiement, la rédaction de pages financières dans d’autres journaux. Les valeurs favorisées par Hanau trouvent ainsi plusieurs vitrines. Pour le lecteur, des titres différents semblent donner des avis convergents ; derrière ces avis, une même entreprise défend ses placements. La maison ne se contente plus d’attendre ses clients. Elle va les chercher dans les journaux qu’ils lisent déjà.

Marthe Hanau sort des bureaux de l’Interpresse avec des policiers.
Marthe Hanau sort des bureaux de l’Interpresse avec des policiers.
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Les policiers attendent au portail

Au début de décembre 1928, tout s’accélère. Les révélations circulent ; les demandes d’explication ne peuvent plus être traitées une à une. Le 3 décembre, le commissaire Pachot et les experts entrent dans les bureaux de la rue de Provence. Ils examinent les livres, parcourent les locaux, interrogent. L’hôtel de la Gazette conserve sa façade, son hall et ses étages ; son autorité, elle, vient de changer de mains.

Hanau passe encore la nuit dans sa villa de Boulogne, devant laquelle des policiers se tiennent. Au matin, ils sonnent. Lazare Bloch est arrêté de son côté. On conduit les deux associés au siège de l’entreprise. Hanau est interrogée à l’étage ; Bloch attend sous surveillance dans le hall. Ces pièces où l’on recevait les fonds et les visiteurs deviennent les premières salles d’une enquête. Les employés sont appelés comme témoins, les documents prennent une autre valeur : ils doivent désormais prouver.

Le hall de la Gazette du Franc, où Lazare Bloch attend sous surveillance.
Le hall de la Gazette du Franc, où Lazare Bloch attend sous surveillance.
Lazare Bloch conduit chez le juge d’instruction.
Lazare Bloch conduit chez le juge d’instruction.

L’affaire s’élargit aux intermédiaires et aux soutiens de la Gazette. Audibert est visé ; l’avocat-conseil Paul Hersant est arrêté. Des noms de parlementaires et de personnalités circulent, avec des accusations dont le bruit dépasse souvent les preuves. Pour les souscripteurs, la question la plus pressante reste plus simple : que reste-t-il de leur argent ? Dans le tumulte, les recommandations prestigieuses et les promesses de prospérité ne suffisent plus à répondre.

Pierre Audibert, directeur du journal.
Pierre Audibert, directeur du journal.
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La chambre de la faim

Quinze mois après son arrestation, Hanau refuse toujours le rôle qu’on lui assigne. À Saint-Lazare, elle travaille dans ses dossiers, reçoit ses défenseurs, suit les expertises. Elle affirme que les comptes retenus contre elle sont faux et réclame une contre-expertise. Me Albert Dominique la visite ; sa mère vient au parloir. La prison a réglé ses journées, mais elle n’a pas interrompu la bataille sur les chiffres.

Le couloir donnant sur la cellule de Marthe Hanau à Saint-Lazare.
Le couloir donnant sur la cellule de Marthe Hanau à Saint-Lazare.

À la fin de février 1930, cette bataille change de terrain : Hanau cesse de s’alimenter. Elle veut obtenir ce qu’on lui refuse dans la procédure. Selon ses déclarations, des valeurs ont été mal comptées, des actifs négligés, des documents insuffisamment protégés. Elle présente sa grève comme le seul moyen de faire entendre ces griefs. Ce sont ses arguments, non le résultat d’une expertise indépendante. Ils expliquent cependant pourquoi certains créanciers continuent de voir en elle leur chance de recouvrer quelque chose.

Marthe Hanau et son défenseur, Me Albert Dominique, au Palais de justice.
Marthe Hanau et son défenseur, Me Albert Dominique, au Palais de justice.

Son état inquiète les médecins. Une ambulance vient à Saint-Lazare pour la transporter à Cochin. Hanau proteste contre le transfert, qu’elle considère comme une manière de briser sa résolution. Elle finit par quitter la prison. À l’hôpital, la surveillance se poursuit devant sa chambre. Les murs ont changé ; le conflit demeure. Les soignants doivent prendre en charge une malade qui affirme ne pas vouloir de leur intervention dans son combat avec la justice.

Henri Danjou et un photographe parviennent à la rencontrer. Elle se soulève dans son lit pour les clichés, puis reprend son plaidoyer malgré la fatigue. Elle parle des scellés, du passif, de sommes qu’elle prétend avoir retrouvées dans les comptes. L’entretien rapporte une accusée décidée à discuter jusqu’au bout, non une entreprise remise à flot. Au-dehors, des partisans se rassemblent et réclament son retour. L’épargne perdue les attache encore à celle qu’ils croient capable de la sauver.

Hanau sur son lit à Cochin, lors de la visite de Détective.
Hanau sur son lit à Cochin, lors de la visite de Détective.
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La dernière échéance

Le conflit ne s’achève pas dans cette chambre. Hanau s’évade de Cochin, puis revient à Saint-Lazare. L’épisode ajoute une nouvelle scène spectaculaire à une affaire déjà chargée de coups de théâtre. Elle connaîtra aussi la liberté sous caution. Pendant ce temps, le dossier financier suit son cours : une évasion, un retour ou l’assurance d’une déclaration ne peuvent faire disparaître les engagements pris envers les épargnants.

En juillet 1934, Marthe Hanau est condamnée à trois ans de prison. L’année suivante, elle meurt à Fresnes ; sa mort est retenue comme un suicide. Les premiers commentaires ont évoqué d’autres hypothèses, mais ils ne permettent pas de bâtir un assassinat secret. La banquière qui prétendait encore redresser ses comptes ne sortira plus de détention.

Restent les souscripteurs, que le fracas public laisse trop facilement à l’arrière-plan. Ils ont confié des économies à des signatures, à des bureaux, à une promesse imprimée. Certains ont combattu Hanau ; d’autres l’ont défendue parce qu’ils plaçaient encore leur espoir dans son retour. Le même ressort avait fait entrer l’argent et prolongé la confiance après l’effondrement. La Gazette vendait des placements. Elle avait surtout trouvé comment donner à une espérance le visage d’une certitude.