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L’argent de la paie

Le 14 mars 1925, Jacques Rumèbe doit apporter aux ouvriers l’argent de la paie. Employé d’une entreprise de céramique de Saint-Henri, il reçoit la somme au bureau, part, puis disparaît. On l’attend à l’usine ; on l’attend chez lui, où vivent sa femme et leurs deux filles. L’argent n’arrive pas davantage. Les premières recherches envisagent une fuite avec la caisse. Mais Rumèbe avait aussi ses habitudes et ses connaissances. Parmi elles se trouve un médecin de la rue Sénac : Pierre Bougrat.

La veuve de Jacques Rumèbe et ses enfants au banc de la partie civile.
La veuve de Jacques Rumèbe et ses enfants au banc de la partie civile.

Les deux hommes se sont connus à la guerre. Bougrat a été blessé à plusieurs reprises, décoré, puis s’est établi à Marseille. Depuis, sa situation s’est défaite. Son ménage a rompu ; il a des dettes, des chèques sans provision, des créanciers qu’il ne peut satisfaire. Quand l’enquête sur l’encaisseur se rapproche de lui, il se trouve déjà en prison pour des affaires d’argent. Il n’y est pas encore entré pour meurtre.

Bougrat pendant la guerre, à Salonique.
Bougrat pendant la guerre, à Salonique.

Rue Sénac, les voisins se plaignent d’une odeur. On a d’abord cherché dans les canalisations. Le 12 juin, les enquêteurs fouillent l’appartement du médecin. Une femme attire leur attention vers un meuble du laboratoire. Derrière un morceau de tapis, une fermeture se dissimule. On l’ouvre : le corps de Rumèbe est là, caché dans un placard. Trois mois de disparition prennent fin à quelques pas de l’endroit où le médecin recevait ses patients.

Pierre Bougrat, médecin marseillais condamné aux travaux forcés.
Pierre Bougrat, médecin marseillais condamné aux travaux forcés.

Bougrat est ramené sur place. Son avocat, Me Stéfani-Martin, demande à lui parler. Le médecin admet la dissimulation et nie le meurtre. Rumèbe était son ami, dit-il ; il le soignait. Le jour de sa disparition, l’encaisseur serait revenu chez lui affolé, expliquant qu’il avait perdu l’argent de la paie. Bougrat serait sorti chercher un prêt. À son retour, il aurait trouvé son ami mourant ou mort. Cette version, il va la soutenir contre l’accusation d’avoir tué pour voler.

02

Un corps ne dit pas tout

Pourquoi avoir caché le décès ? Bougrat invoque la peur. Un homme poursuivi pour ses dettes, un encaisseur mort chez lui, une sacoche vide : il aurait cru que personne ne le croirait. Il dit avoir voulu gagner quelques heures pour comprendre ce qui s’était passé, puis s’être trouvé prisonnier de sa propre dissimulation. Ce sont ses explications. Elles ne changent rien au placard découvert ; elles cherchent à séparer un acte qu’il reconnaît d’un meurtre qu’il conteste.

L’instruction se charge aussi de ses mensonges. En détention, Bougrat a envisagé de faire chercher des témoins qui soutiendraient son récit. Un codétenu, Gautier de Roy, a pris part à ces discussions avant de les dénoncer. Aux assises, cette manœuvre pèse contre le médecin. Sa défense attaque la valeur du dénonciateur, mais elle ne peut faire comme si l’affaire ne contenait que la parole pure d’un homme accablé par le hasard.

La médecine ouvre pourtant une autre discussion. Des professeurs, Desgrez et Barral, soutiennent la possibilité d’un accident thérapeutique. Leurs observations ne rejoignent pas la démonstration d’un empoisonnement volontaire. Pour les défenseurs de Bougrat, ces témoignages sont essentiels : cacher un mort ne prouve pas à lui seul qu’on l’a assassiné. L’accusation oppose l’argent disparu, les embarras du médecin et sa conduite après le décès. Dans la même salle, une veuve et ses enfants attendent que l’on juge la mort de Rumèbe.

Le jury déclare Bougrat coupable, mais lui accorde les circonstances atténuantes. Ce seront les travaux forcés à perpétuité. Il échappe à la peine capitale ; il ne sort pas libre des assises. Nîmes, Saint-Martin-de-Ré, puis la Guyane : le condamné rejoint les hommes que l’on transporte outre-Atlantique. La controverse reste en France avec son avocat et ceux que le verdict n’a pas convaincus.

Un départ de condamnés pour le bagne, dans le dossier consacré à Bougrat.
Un départ de condamnés pour le bagne, dans le dossier consacré à Bougrat.
03

Vingt-trois jours de mer

Au bagne, la profession de Bougrat lui donne une place à l’hôpital. Il soigne, consulte des ouvrages, retrouve un travail qu’il sait faire. Elle lui ouvre aussi des possibilités de déplacement dont tous les condamnés ne disposent pas. En 1933, lorsqu’il racontera son évasion à Henri Danjou, il parlera beaucoup de chance. Mais les préparatifs qu’il décrit supposent des compagnons, une embarcation, de l’argent envoyé de Marseille et l’aide d’un homme qu’il avait soigné.

Dans son récit, le départ se situe le 30 août 1928. Il rejoint une crique, gagne le fleuve, retrouve les autres fugitifs. Ils sont huit. La pirogue passe les derniers points où les gardiens peuvent encore les atteindre, puis prend la mer. Bougrat conserve un carnet du voyage. Il le sort devant Danjou et en reprend les étapes : les provisions, la coque qui laisse entrer l’eau, les jours sans terre visible.

La liberté ne ressemble bientôt plus à un départ triomphal. Il faut écoper sans cesse. Une tempête les oblige à chercher la côte ; les réparations ne suffisent qu’à repartir. Les vivres diminuent, les blessures s’aggravent, la soif les épuise. Dans les eaux de l’Orénoque, leur barque se trouve prise dans les arbres. Ils la dégagent, réparent encore, continuent. Le carnet que Bougrat lit fait durer l’épreuve vingt-trois jours. Il en demeure le témoin intéressé : la traversée est racontée par celui qui y a survécu et veut faire mesurer ce qu’elle lui a coûté.

Lorsqu’ils atteignent enfin le Venezuela, des habitants leur donnent à manger. Les douaniers les conduisent cependant prisonniers à Irapa. Une côte atteinte n’est pas encore un pays qui vous accepte. Bougrat explique qu’il a soigné le chef civil, puis sa femme, et que ces premiers succès lui ont rendu une liberté provisoire. D’autres difficultés suivent, dont un nouvel emprisonnement à Carúpano. Des pétitions demandent qu’on le garde comme médecin. Il finit par être autorisé à rester sur le territoire.

La première résidence de Bougrat au Venezuela, présentée dans le reportage de 1930.
La première résidence de Bougrat au Venezuela, présentée dans le reportage de 1930.
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Le docteur de Margarita

En 1933, Danjou le retrouve à Juan Griego, sur l’île Margarita. Bougrat reçoit des malades dans une clinique et parcourt les villages en automobile. Certains viennent de loin le consulter. D’autres attendent le soir, après leur travail. Le journaliste l’accompagne, voit les visites, entend les remerciements. La réputation qu’il observe est celle d’un praticien auquel des habitants font confiance. Les photographies le montrent avec son entourage, auprès de sa clinique, dans cette existence qui paraît si éloignée de la rue Sénac.

Bougrat en blouse de médecin, sur l’île de Margarita.
Bougrat en blouse de médecin, sur l’île de Margarita.

Bougrat s’est remarié ; deux filles sont nées de cette nouvelle union. Les autorités locales apportent au reporter une attestation de ses services. Lui travaille et parle de sa famille. Mais le passé n’est pas fermé. Lors d’un dîner, la conversation revient à Marseille, à ses dettes, à Rumèbe. Il répète qu’il n’a ni tué ni volé. Il prétend même qu’une femme pourrait confirmer avoir vu l’encaisseur vivant dans l’après-midi du 14 mars. Il ne livre pas un témoignage recueilli par la justice : il affirme qu’il pourrait en exister un.

En 1930, on avait annoncé son retour en France pour obtenir une révision. En 1933, il est toujours à Margarita. Seule une réhabilitation, explique-t-il, pourrait le faire rentrer. Au terme de la visite, c’est Danjou qui prend le bateau. Bougrat reste sur l’île, auprès de sa famille et de ses malades. Le récit s’achève sur cette nouvelle vie, non sur une innocence judiciairement reconnue. À Marseille, Jacques Rumèbe demeure la victime de l’affaire pour laquelle le docteur a été condamné.

Bougrat parmi des pêcheurs de Margarita, présentés comme ses anciens patients.
Bougrat parmi des pêcheurs de Margarita, présentés comme ses anciens patients.