01

La visite de la rue Berryer

Paul Doumer n’est à l’Élysée que depuis moins d’un an. Il a derrière lui une longue carrière, des mandats, des ministères, la présidence du Sénat. Devant les anciens combattants, il porte aussi un deuil personnel : quatre de ses fils sont morts au combat ou des suites de la guerre. Le 6 mai, il se rend à l’hôtel Salomon de Rothschild, rue Berryer, pour une manifestation littéraire des écrivains combattants. Ce déplacement officiel doit le conduire parmi les livres et ceux qui les ont écrits.

Paul Doumer, président de la République depuis 1931.
Paul Doumer, président de la République depuis 1931.

Claude Farrère l’accueille. Dans la foule se trouve un homme qui se présente sous un nom d’écrivain, Paul Brade. Il s’appelle Gorguloff. Au moment où le président circule parmi les auteurs, il fait feu. Farrère tente de l’arrêter et reçoit lui aussi des balles. Le salon se transforme en quelques instants : il faut secourir les blessés et maîtriser l’agresseur. Celui-ci est pris sur place. L’enquête n’aura pas à chercher longtemps qui tenait l’arme ; elle devra comprendre comment et pourquoi il s’en est servi.

Doumer est transporté à Beaujon. Une fiche d’admission est remplie à son nom ; le chef de l’État entre dans les documents de l’hôpital comme n’importe quel blessé. Les soins ne le sauvent pas. Il meurt le 7 mai au matin. La nouvelle dépasse aussitôt les murs de Paris. Le drapeau de l’Élysée est mis en berne ; les hommages affluent. Le jour de l’attentat et celui de la mort ne se confondent pas : entre les deux, il y a cette nuit d’hôpital.

02

Le nom et les papiers

La police rassemble les renseignements sur Paul Gorguloff. Elle entend son épouse, reprend ses séjours, ses déplacements et ses projets. L’homme est un émigré russe passé notamment par Prague, puis installé avec sa femme à Monaco. Il écrit, cherche à faire lire ses textes et parle d’un parti « vert ». Ses papiers, ses ambitions politiques et les récits de ceux qui l’ont fréquenté alimentent un dossier dont les premières versions restent incertaines.

Paul Gorguloff, arrêté après les coups de feu contre le président.
Paul Gorguloff, arrêté après les coups de feu contre le président.

A-t-il agi pour d’autres ? Les déclarations se multiplient. Une visiteuse croit l’avoir vu parler avec des inconnus ; quelqu’un rapporte une phrase entendue après les coups de feu ; un garçon de café pense reconnaître un client. Chacun apporte un fragment. Aucun de ces fragments ne suffit à établir une organisation derrière l’attentat. L’émotion rend les rapprochements faciles. Il faut vérifier les personnes, les heures, les paroles, avant de transformer une conversation aperçue en preuve de complot.

L’épouse de Gorguloff, entre l’inspecteur Ruyssen et le commissaire Guillaume.
L’épouse de Gorguloff, entre l’inspecteur Ruyssen et le commissaire Guillaume.

Gorguloff fournit lui-même des explications où sa politique tient une place envahissante. Il prétend poursuivre une mission, réclame qu’on entende ses idées et revient à ses écrits. Les enquêteurs cherchent une cohérence ; les commentateurs lui en prêtent parfois trop vite une. Le journal parle d’un solitaire exalté, tout en multipliant les hypothèses sur les influences qu’il aurait subies. Ces suppositions ne deviennent pas, par leur accumulation, une chaîne de commandement démontrée.

La protection du président est aussi mise en cause. On se demande si l’attitude de l’inconnu aurait dû alerter les présents, si l’on pouvait le tenir à distance. Doumer, qui aimait conserver des contacts directs avec le public, avait parfois souhaité moins d’isolement dans ses déplacements. Cela ne prouve pas qu’une demande précise ait causé le drame. Dans le salon, des policiers et des officiels étaient là ; l’attentat montre surtout combien vite une visite peut basculer lorsqu’un homme a décidé de tirer.

03

La défense veut encore être entendue

En juillet, aux assises, le débat porte aussi sur la responsabilité de l’accusé. Me Henri Géraud et Me Marcel Roger soutiennent qu’il est atteint de troubles qui interdisent de le juger comme un meurtrier pleinement responsable. Le docteur Legrain appuie cette thèse. L’accusation ne l’accepte pas. Deux lectures de l’homme se font face : ses décisions, ses préparatifs et ses réponses d’un côté ; ses discours, son comportement et les observations invoquées par la défense de l’autre.

Me Henri Géraud et Me Marcel Roger, dans le montage consacré à la défense de Gorguloff.
Me Henri Géraud et Me Marcel Roger, dans le montage consacré à la défense de Gorguloff.

Gorguloff ne facilite pas la tâche de ses avocats. Pendant la plaidoirie de Géraud, il intervient, crie, réclame qu’on en finisse. Le défenseur essaie de faire entendre son appel au-dessus de la voix de celui qu’il défend. La scène frappe les témoins du procès : un avocat demande la vie, tandis que son client semble repousser les arguments par lesquels on pourrait la lui conserver. On ne peut tirer de ce spectacle, à lui seul, une expertise médicale ; il rend néanmoins le désaccord impossible à ignorer.

Les jurés reviennent sans accorder de circonstances atténuantes. La peine est la mort. Au moment où la sentence est lue, Géraud tient la main de Gorguloff. Les gardes l’emmènent ensuite. L’agitation des débats s’efface derrière les formalités : les couloirs, la fouille, les fers, l’entrée dans une cellule. Pour le condamné commence l’attente ; pour ses défenseurs, le verdict n’est pas la fin de leur travail.

Un couloir de la Conciergerie, dans le reportage qui suit le verdict.
Un couloir de la Conciergerie, dans le reportage qui suit le verdict.
04

Écrire jusqu’au dernier jour

À la Conciergerie, puis à la Santé, Gorguloff demande du papier. Il compose, reprend son histoire, expose encore sa doctrine. Les manuscrits conservés donnent une existence matérielle à cette activité : un Évangile de la Nature et une Chanson de la mort sont rédigés pendant la détention. Ces pages sont celles du condamné. Elles renseignent sur ce qu’il veut transmettre ; elles ne tranchent pas le désaccord des médecins.

Un gardien devant la cellule de Gorguloff à la Santé.
Un gardien devant la cellule de Gorguloff à la Santé.

Géraud poursuit ses visites. Il obtient que Gorguloff signe son pourvoi et reste convaincu que sa responsabilité doit être réexaminée. Marcel Roger continue lui aussi de le défendre. L’épouse vient au parloir, alors qu’elle attend un enfant. Les rencontres ont lieu sous surveillance, de part et d’autre d’une grille. Dans les comptes rendus, les questions familiales se heurtent encore aux propos que Gorguloff tient sur sa mission et ses futurs disciples.

L’épouse de Gorguloff à la barre des témoins.
L’épouse de Gorguloff à la barre des témoins.

Les démarches n’empêchent pas l’exécution. Dans la nuit précédant le 14 septembre, le service d’ordre s’installe près de la Santé. Les journalistes munis de laissez-passer arrivent ; des curieux se massent au-delà des barrages. Gorguloff est réveillé, reçoit les dernières visites et quitte la prison. Me Géraud l’accompagne jusqu’au bout. Le matin du 14 septembre 1932, il est guillotiné devant la Santé.

Le corps est conduit au cimetière d’Ivry. La procédure s’achève par une inhumation et une inscription administrative. Rien, dans cet épilogue, n’efface le débat sur la responsabilité ; rien ne rend davantage Paul Doumer à sa famille. Au commencement du dossier se trouve une fiche de Beaujon, ouverte au nom d’un président blessé. À l’autre extrémité, un nom est ajouté au registre du cimetière. Entre ces deux écritures, quatre mois ont suffi pour l’enquête, le procès et l’exécution.