Les aveux qui ne tiennent plus
À Frasne-le-Château, en Haute-Saône, les époux Jeannin sont retrouvés morts en octobre 1928. La première apparence est celle d'un drame conjugal suivi d'un suicide. Elle ne résiste pas à l'examen des lieux. Des biens ont disparu ; la disposition des corps et des objets appelle une autre explication. Les enquêteurs recherchent désormais les auteurs d'un double homicide.
Un militaire, Gabriel Vaillot, avoue. Il met en cause d'autres hommes. Sur la foi de ses déclarations, les gendarmes organisent des reconstitutions ; on distribue les rôles, on fait reprendre les gestes. L'affaire paraît avancer. Pourtant, le récit se défait. Vaillot revient sur ses aveux, et les vérifications finissent par établir son alibi. Les scènes qu'on lui a fait rejouer ne prouvent plus qu'il était présent chez les Jeannin.
Pendant que cette enquête cherche une nouvelle direction, un autre crime est commis à Fretigney. Mme Cartenet, vue vivante le 25 février 1929, est découverte morte le lendemain. Une bouteille examinée sur place porte des empreintes. Elles seront rapprochées de celles d'André Bargeot. Dans le dossier Jeannin, ce sont des titres dérobés au couple qui donnent aux recherches une prise différente.
Les titres passent par René Moal. Interrogé, il les relie à Bargeot. Celui-ci ne se trouve plus en Haute-Saône : les policiers le retrouvent à Sousse, où il a rejoint la Légion. Deux pistes convergent donc vers un même homme, mais elles ne disent pas la même chose. Posséder ou faire circuler des valeurs volées peut établir un lien avec un vol ; cela ne décrit pas, à soi seul, les circonstances d'un meurtre.
Le fugitif et la bouteille
Le 31 décembre 1929, un train ramène Bargeot vers Vesoul. Il parvient à s'en échapper, dans le secteur de Rigney et de Loulans-les-Forges. Les recherches reprennent dans la campagne. Le reportage de Détective suit sa fuite, ses refuges et les déplacements par lesquels il tente d'échapper aux gendarmes. En janvier 1930, la cavale s'achève à Besançon. Bargeot est repris.
L'arrestation ne règle pourtant pas les deux affaires. L'instruction doit reprendre les éléments accumulés : les déclarations successives, la circulation des titres, les constatations sur les lieux, les empreintes. Au moment du procès, l'accusation réunit le meurtre des Jeannin, celui de Mme Cartenet, des vols et l'évasion. Ce sont des faits distincts sur lesquels les jurés auront à répondre.
Aux assises de la Haute-Saône, Me Henri Bugnet défend Bargeot. La discussion ne porte pas seulement sur sa personnalité ou sur sa fuite. Elle touche aussi la valeur des traces matérielles. La défense conteste la portée des empreintes relevées sur la bouteille et interroge les manipulations possibles de l'objet. La bouteille devient une pièce débattue devant la cour, avec des arguments contraires.
Le jury ne suit pas l'accusation sur tous les points. Il répond négativement à la question concernant l'assassinat des époux Jeannin. En revanche, il retient le vol de Frasne. Bargeot n'est donc pas déclaré coupable de leur meurtre ; il n'est pas davantage acquitté de l'ensemble des faits commis chez eux. Cette distinction est au cœur du verdict.
Pour le crime de Fretigney, la réponse est affirmative. Le compte rendu précise que les jurés retiennent le guet-apens, écartent la préméditation et la torture, et répondent également sur les vols qualifiés et l'évasion. La cour condamne Bargeot à mort. Le Petit Comtois publie ces réponses le 5 juin 1931 ; Détective annonce à son tour la condamnation la semaine suivante.
Après la condamnation
Bargeot ne sera pas exécuté. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité, et il est envoyé en Guyane. Un témoignage publié dans Noir et Blanc en 1952 le retrouve à Saint-Laurent-du-Maroni. Le texte est présenté comme le souvenir d'un ancien fonctionnaire de l'administration pénitentiaire. Il raconte une existence que les comptes rendus du procès ne pouvaient encore connaître.
Selon ce témoin, Bargeot devient un auxiliaire apprécié des médecins. Il fait des pansements, des injections et prend part aux soins de l'hôpital. L'auteur affirme l'avoir rencontré au travail et l'avoir vu partir rendre visite à des malades. Le condamné qu'il décrit conserve son statut de forçat, mais ses journées sont désormais occupées par cette activité d'infirmier.
Le même récit attribue à cette position des jalousies et des brimades. Il rapporte ensuite une crise, l'hypothèse d'une tisane au datura et une chute mortelle depuis une fenêtre. Ces circonstances reposent sur ce témoignage rétrospectif ; elles ne sont pas établies ici par un dossier médical ou par un jugement. La date précise de la mort reste inconnue dans les pièces réunies.
Entre les premières reconstitutions et le bagne, le dossier a changé plusieurs fois de visage. Vaillot avait avoué un crime dont son alibi l'écartait. Bargeot avait été accusé des trois morts ; les jurés n'ont retenu contre lui que l'homicide de Fretigney, avec d'autres infractions. Il a été condamné à mort, puis gracié. Ces étapes ne s'effacent pas les unes les autres : chacune fixe ce que la justice a retenu, et ce qu'elle n'a pas retenu.
