Le corps ne partira pas
Le 19 novembre 1909, Justin Garneret meurt à Saint-Ylie. Il a soixante et un ans. Il est hospitalisé au pavillon numéro 3 de l'asile de Saint-Ylie, près de Dole. Lorsqu'on annonce sa mort à l'interne de service, celui-ci demande qu'on transporte le corps à la morgue. Dans cet établissement où vivent des malades âgés ou très diminués, un décès pourrait ne pas retenir longtemps l'attention. Mais plusieurs membres du personnel veulent examiner le pensionnaire avant son départ.
Ils ont remarqué une trace sombre autour du cou. Ils refusent qu'on emporte Garneret sans que la direction l'ait vu. Le médecin en chef et le directeur sont prévenus. L'examen fait apparaître les indices d'une strangulation. L'autopsie les confirme. Le mort que l'on allait enlever devient la première pièce d'une enquête qui va obliger l'établissement à regarder de nouveau ses décès récents.
Au même pavillon, cinq hommes sont morts dans un temps très court. Léon Thabuis les a soignés et s'est occupé de leurs corps. Interrogé sur Garneret, il affirme avoir répondu à son appel et l'avoir vu expirer. Il nie l'avoir étranglé. Ses collègues, les marques relevées par les médecins et la succession des morts placent pourtant le gardien au centre des soupçons. Le parquet est saisi.
Un franc par enterrement
Auguste-Léon Thabuis cumule deux fonctions. Il garde les malades ; il sert aussi de fossoyeur. À ses appointements s'ajoute un franc pour chaque inhumation. Une autre indemnité rémunère sa participation aux autopsies. L'enquête s'arrête sur ces petites sommes. Elle cherche si l'homme a provoqué des décès pour toucher l'argent attaché à la mise en terre, puis le dépenser dans les débits de boisson.
Son parcours est repris. Originaire de Besançon, il a travaillé à Paris, puis longtemps chez un marchand de meubles bisontin. Il a ensuite fréquenté plusieurs établissements de soins, comme malade ou comme employé, avant d'être engagé à Saint-Ylie. Des renvois et des habitudes d'ivrognerie sont rapportés. Ce passé ne suffit pas à expliquer les morts du pavillon ; les enquêteurs disposent surtout de corps à examiner et de témoins à entendre.
On procède aux exhumations. Pour Séraphin Gros et Paul Paillet, la décomposition ne permet plus aux médecins de conclure avec assurance. Les examens de François-Émile Ménétré et de Xavier Quinez apportent, en revanche, des constatations de violences. Avec Garneret, trois hommes entrent dans l'accusation qui sera portée devant les assises. Les cinq décès suspects ne donnent donc pas cinq meurtres judiciairement établis.
Un pensionnaire décrit ce qu'il dit avoir vu : Thabuis pressant le cou de Garneret et appuyant son genou sur sa poitrine. Les médecins confrontent cette déclaration aux lésions. L'enquête reconstitue une manière d'agir dirigée contre des hommes qui ne peuvent guère se défendre. Leurs maladies avaient rendu leur mort moins surprenante. Ce sont les traces laissées sur leurs corps et l'intervention des autres soignants qui empêchent, cette fois, qu'elle soit tenue pour ordinaire.
Thabuis continue de nier. Selon lui, les patients ont pu s'étrangler entre eux. Il discute l'état de Garneret, soutient que celui-ci l'a appelé et oppose ses explications aux constatations des médecins. L'argent des enterrements n'est pas un secret : il reconnaît le principe des indemnités. Ce qu'il refuse d'admettre, c'est le lien entre ce petit revenu et la mort des hommes dont il avait la garde.
Trois noms devant les assises
Le 1er juillet 1910, l'affaire arrive devant la cour d'assises du Jura, à Lons-le-Saunier. Trois noms figurent dans l'accusation : François-Émile Ménétré, Xavier Quinez et Justin Garneret. Le gardien doit répondre des meurtres de ces pensionnaires. Les débats reprennent ses fonctions, ses ressources, les déclarations du personnel et les conclusions des examens médicaux. La vie du pavillon, jusque-là enfermée dans l'enceinte de l'asile, est discutée publiquement.
Le procès interroge aussi les habitudes de l'établissement. Les autopsies n'étaient pas systématiques. Un médecin explique avoir délivré des permis d'inhumer parce qu'il savait certains pensionnaires très malades et n'avait aucune raison de soupçonner Thabuis. Les soignants décrivent les violences observées ou, pour d'autres, ce qu'ils n'ont jamais vu. L'accusé maintient ses dénégations. Le jury doit départager ces déclarations et les constatations faites sur les morts.
Les jurés retiennent les trois homicides, écartent la préméditation et accordent des circonstances atténuantes. Thabuis est condamné à sept ans de réclusion et dix ans d'interdiction de séjour. L'inventaire des Archives nationales confirme la peine de réclusion et les trois morts retenues. Les soupçons s'étaient ouverts sur une série de décès ; le jugement distingue ceux pour lesquels la responsabilité du gardien a été établie.
L'enquête a commencé par un refus très concret. Des employés ont regardé un mort et empêché qu'on l'emporte avant l'examen du directeur et des médecins. La trace autour du cou de Justin Garneret a ramené les enquêteurs vers d'autres tombes. À Saint-Ylie, les hommes du pavillon numéro 3 ne pouvaient pas tous raconter ce qui leur arrivait. Cette fois, leurs corps ont été examinés avant que le dossier ne se referme.
