01

Une succession qui ne se règle jamais

Thérèse Daurignac a épousé Frédéric Humbert. Son beau-père, Gustave Humbert, donne au nom familial la respectabilité d’une carrière politique et judiciaire. Le ménage commence modestement, puis son train de vie change. Hôtels particuliers, domaines, relations : la fortune semble avoir trouvé son chemin jusqu’aux Humbert. À ceux qui peuvent fournir de l’argent, Thérèse présente une explication. Un Américain nommé Crawford lui aurait laissé un immense héritage. Il ne resterait qu’à vaincre les obstacles qui en retardent la remise.

Thérèse Humbert, dont la fortune annoncée garantit les emprunts.
Thérèse Humbert, dont la fortune annoncée garantit les emprunts.
Frédéric Humbert avant la fuite à Madrid.
Frédéric Humbert avant la fuite à Madrid.

Le récit comporte les difficultés nécessaires pour expliquer cette attente. Il y aurait deux testaments. Le premier favoriserait Thérèse ; le second ferait intervenir sa sœur Maria et deux neveux Crawford, avec une rente pour Thérèse. Des intérêts s’opposeraient, des droits devraient être reconnus. Cette succession est fictive. Mais elle produit de vrais papiers, de vraies démarches et de vrais prêts. Les créanciers ne sont pas invités à croire seulement une parole : on leur montre une affaire qui paraît déjà engagée devant la justice.

Les accords se succèdent, les procédures prolongent le différend. Pour patienter jusqu’au dénouement, il faut de l’argent. Thérèse emprunte sur la fortune annoncée. Un retard supplémentaire ne détruit pas nécessairement la confiance : il peut devenir la raison d’un nouveau prêt, destiné à couvrir les intérêts ou à permettre de poursuivre les démarches. Le prêteur attend d’être remboursé lorsque l’héritage sera disponible. Pour l’heure, il détient une promesse appuyée sur une autre promesse. Les dépenses, elles, n’attendent pas.

Le coffre donne à cette histoire un objet que l’on peut montrer. Des paquets scellés y représentent les valeurs supposées de la succession. Le verrou et les cachets protègent moins un trésor qu’ils n’empêchent sa vérification. Il arrive que de véritables titres soient achetés et présentés à des officiers ministériels pour faire constater une opération. Cette présence ponctuelle de valeurs réelles entretient la confusion. Avoir vu des titres ne signifie pas que l’immense fortune Crawford existe. Encore faut-il poser cette question et pouvoir obtenir une réponse.

02

Les prêteurs et la porte fermée

Autour des Humbert, le crédit nourrit le train de vie qui soutient le crédit. La famille paraît disposer d’assez de biens et de relations pour rassurer ceux qui lui en avancent davantage. Les actes et les procès donnent une forme respectable au retard. Il devient possible d’attendre encore parce que d’autres attendent déjà, et parce que des hommes de loi se sont penchés sur les papiers. Dans cette mécanique, chacun peut croire que la vérification essentielle a été faite ailleurs. Le coffre reste fermé.

Une société de rente viagère intervient aussi dans le système. L’affaire dépasse désormais les seuls prêteurs attirés par les garanties de l’héritage. Les capitaux reçus entretiennent un ensemble dont il devient difficile de mesurer la solidité. Aux créanciers, on oppose toujours la perspective du règlement prochain. Mais les échéances reviennent. Les intérêts s’accumulent. Il faut trouver de nouvelles ressources pour tenir les engagements présents, alors que la fortune promise demeure aussi inaccessible qu’au premier jour.

Le journaliste François Mouthon mène dans Le Matin une campagne qui met l’affaire en question. Un créancier, Morel, demande l’ouverture du coffre. Ce geste menace le système à son point le plus simple. Les actes peuvent être discutés, les procédures prolongées, les arrangements renouvelés ; une porte ouverte laissera voir ce qu’elle cachait. Les Humbert ne pourront plus se contenter d’expliquer pourquoi leurs valeurs restent indisponibles. Il faudra qu’elles soient là, sous les yeux de ceux qui sont venus les chercher.

Le 9 mai 1902, l’ouverture a lieu. Le coffre ne contient pas les millions annoncés. La succession qui garantissait les emprunts ne fournit pas le trésor attendu. Les Humbert ont quitté Paris au début du mois. Ceux qui croyaient attendre le dénouement d’un litige se retrouvent créanciers d’une famille en fuite. Le nom Crawford, les paquets et les formalités ont permis de différer pendant des années une vérification qui, cette fois, n’apporte aucune nouvelle promesse.

03

Les Humbert à Madrid

La famille s’est réfugiée à Madrid. Elle loue un appartement, achète de quoi s’y installer et emploie d’autres noms. La presse illustrée publiera les façades, la porte d’un appartement, des portraits modifiés pour évoquer l’apparence prêtée aux fugitifs en Espagne. Frédéric Humbert apparaît notamment sous celle de Carlos Blanco. Le changement de pays et les noms d’emprunt prolongent la fuite ; ils ne rendent pas les fugitifs introuvables. En décembre 1902, les autorités espagnoles les arrêtent.

La maison madrilène où les Humbert sont arrêtés, calle de Ferraz.
La maison madrilène où les Humbert sont arrêtés, calle de Ferraz.
La porte de l’appartement à Madrid, fermée par un scellé de police.
La porte de l’appartement à Madrid, fermée par un scellé de police.

J. France, de la Sûreté générale, part pour Madrid afin de contribuer aux démarches d’extradition et de reprendre le trajet des fugitifs. La famille dont les résidences avaient servi de signes de richesse entre dans les cellules et les couloirs des prisons madrilènes. Les photographies publiées en janvier 1903 montrent les lieux de détention, les entrées des établissements et Frédéric Humbert. Le reportage suit désormais ceux que l’on va ramener devant la justice française.

La cellule de Frédéric Humbert à la prison modèle de Madrid.
La cellule de Frédéric Humbert à la prison modèle de Madrid.

Au procès de 1903, l’accusation doit reprendre des années d’emprunts, de documents et de procédures. Frédéric et Thérèse Humbert comparaissent avec les frères de celle-ci, Romain et Émile Daurignac. Le coffre a livré son absence de fortune ; reste à établir les responsabilités dans les manœuvres qui ont permis d’obtenir l’argent. Les relations de la famille et la confiance des prêteurs ne constituent plus un décor favorable. Elles deviennent les circonstances d’une escroquerie dont les victimes demandent des comptes.

Romain Daurignac dans les couloirs du Palais de justice.
Romain Daurignac dans les couloirs du Palais de justice.

Thérèse ne renonce pourtant pas à donner une nouvelle version de la fortune. À la fin des débats, elle avance le nom de Régnier et tente d’y rattacher l’origine de l’argent qu’elle prétendait détenir. Cette déclaration ne découvre pas soudain un héritage réel. Elle prolonge, jusque devant les assises, la défense d’une richesse que personne n’a trouvée dans le coffre. Le tribunal n’a pas à attendre encore qu’un personnage supplémentaire vienne justifier les emprunts passés.

04

Cinq ans pour les époux

Le 22 août 1903, Thérèse et Frédéric Humbert sont condamnés chacun à cinq ans de réclusion ; Romain Daurignac à trois ans de prison et Émile à deux. Les peines diffèrent, la fortune annoncée n’est toujours pas là. Le verdict met un terme judiciaire aux promesses de la succession. Pour les créanciers, les années de confiance et les sommes avancées ne se transforment pas, par ce seul jugement, en argent retrouvé. L’ouverture du coffre a révélé ce qu’aucune procédure prolongée ne pouvait produire : les millions n’existaient pas comme on les leur avait présentés.

Après sa détention à Rennes, Thérèse repart en train. Deux photographies publiées plus tard par Détective suivent ce départ : une voiture l’emporte par une sortie dérobée, puis elle attend dans une petite halte. Le journal explique ces précautions par le désir d’éviter les curieux et les reporters. Autrefois, on venait chez les Humbert parce que tout annonçait la richesse ; désormais, les regards la suivent pour l’escroquerie. Pendant des années, il avait suffi qu’une porte demeure close pour que l’on continuât à prêter.

Le départ de Thérèse Humbert après sa détention à Rennes, photographié pour la presse.
Le départ de Thérèse Humbert après sa détention à Rennes, photographié pour la presse.
Thérèse Humbert attend son train après sa sortie de prison.
Thérèse Humbert attend son train après sa sortie de prison.