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Au pied du perron

La rue Heim est une rue tranquille de Belfort. Le président Fricaudet habite au numéro 5, au troisième étage. Ce vendredi matin, 27 juillet 1928, il prend son chapeau, sa serviette et sa canne pour se rendre au tribunal. Sa femme se tient au balcon. Il descend l'escalier, franchit la porte, s'engage sur les quelques marches du perron. Jean Rousset est déjà là.

L'homme s'avance et tire. Fricaudet lève le bras gauche, place sa serviette devant son visage et tente d'écarter l'agresseur avec sa canne. Il atteint Rousset au cou, puis tombe sur le trottoir. Le revolver s'enraye ; Rousset le remet en état et tire encore sur le magistrat à terre. L'agresseur s'éloigne, jette son arme dans un jardin et se rend au commissariat pour se constituer prisonnier.

Les passants accourus au bruit des détonations relèvent le blessé. On le transporte dans une clinique voisine. Les médecins trouvent trois blessures, au bras, à l'aine et au-dessus du cœur. La dernière aurait pu être fatale. Mais, dans la poche supérieure gauche du gilet, un chronomètre en or s'est trouvé sur le trajet de la balle. Le projectile a brisé la montre, perdu de sa force et dévié. Il a glissé sous la peau sans atteindre un organe essentiel.

Au palais de justice, on attendait l'audience. La nouvelle de l'attentat interrompt les conversations et fait sortir les hommes de robe aux renseignements. Le président est vivant. Quelques mois de soins et de convalescence lui permettront de reprendre son travail. Reste à comprendre pourquoi un justiciable a attendu devant sa maison un magistrat qui, lors de leur première rencontre, lui avait accordé le sursis.

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Le revolver confisqué

Il faut revenir au début du mois de mars. Ce matin-là, avant l'audience correctionnelle, une femme se présente au greffe de Belfort. C'est Mme Rousset. Son mari doit comparaître ; il est armé, avertit-elle. Elle redoute qu'il ne commette un malheur. Deux gendarmes attendent son arrivée et le fouillent. Ils trouvent un revolver d'ordonnance chargé de cinq balles et un rasoir. Les armes sont saisies avant qu'il puisse entrer devant les juges.

Rousset est un ancien sous-officier des troupes coloniales, né en 1884 à Estagel, dans les Pyrénées-Orientales. Retraité, il possède une petite maison à Éloie, dans le Territoire de Belfort. C'est là qu'un différend l'oppose à un voisin. Il affirme avoir surpris celui-ci en train de lui voler du bois. Pour le chasser, il a pris son fusil de chasse et fait feu. Des grains de plomb ont atteint l'homme, qui nie le vol et porte plainte.

Le bâtonnier Touvet, chargé de la défense, demande à son client pourquoi il est venu au tribunal avec un revolver et un rasoir. Rousset répond qu'il comptait se tuer en cas de condamnation. Après l'attentat de juillet, il donnera une autre explication : il avait alors envisagé de tirer sur ceux qui portaient une robe, avant de retourner la violence contre lui-même. L'intervention de sa femme a permis aux gendarmes de le désarmer.

À la barre, son avocat peine à le calmer. Rousset parle fort et menace. Le tribunal lui inflige cent francs d'amende, avec sursis. Le président Fricaudet l'engage à se tenir tranquille et à ne plus régler lui-même ses différends avec les voisins. Rousset quitte pourtant la salle mécontent. L'affaire pénale a reçu son jugement ; le conflit, pour lui, ne s'arrête pas là.

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Quatre mille cinq cents francs

Le voisin blessé réclame réparation. Il demande dix mille francs de dommages et intérêts. Au mois de mai, le tribunal civil statue par défaut et fixe la somme à quatre mille cinq cents francs. La décision lui est notifiée à la fin du mois de juillet, juste avant l'attentat. Depuis l'audience de mars, plus de quatre mois se sont écoulés. Rousset impute au président du tribunal la somme qu'il doit verser. Il prend cette condamnation civile comme un affront qu'il entend venger.

À la maison, les menaces reprennent. Rousset parle de vengeance et prétend que la décision du tribunal a détruit son honneur. Sa femme s'effraie de ses propos. En mars, elle avait pu avertir le greffe à temps ; cette fois, c'est à la sortie de son domicile que Fricaudet est attendu. Le vendredi matin, le magistrat n'a ni audience agitée à maîtriser ni prévenu à rappeler à l'ordre. Il se trouve simplement devant sa porte.

Après l'arrestation, l'instruction doit réunir ces étapes : les tirs contre le voisin, les armes apportées au tribunal, les déclarations de Rousset, la notification des dommages et intérêts, puis l'attente dans la rue Heim. La montre brisée a sauvé la victime, selon le récit publié quelques mois plus tard. Elle n'efface ni les blessures ni les actes qui les ont précédées. Le président retrouve son bureau tandis que son agresseur attend de comparaître devant les assises.

Avant le procès annoncé à Vesoul pour le 9 février 1929, Marcel Barbotte rencontre Fricaudet. Il lui demande quelle peine mérite Rousset. Le président souhaite surtout qu'on le mette hors d'état de recommencer contre quelqu'un d'autre. Le magistrat est revenu au travail. Son agresseur doit maintenant répondre de ses actes devant une autre juridiction.

Le Petit Comtois du 10 février publie le résultat du procès : huit ans de travaux forcés et dix ans d'interdiction de séjour. Les assises ont retenu les violences commises avec préméditation contre le magistrat. Le compte rendu confirme aussi le rôle de la montre dans la survie de Fricaudet. Le différend né autour d'une maison d'Éloie avait conduit Rousset devant le tribunal ; sa vengeance l'envoie cette fois aux travaux forcés.