Deux lettres pour Gambais
Pour les familles, il n’y a d’abord aucune affaire Landru. Il y a une sœur dont on ne reçoit plus de nouvelles, une femme partie rejoindre un homme qui parlait de mariage. Célestine Buisson et Anna Collomb ont disparu de la vie de leurs proches. Ceux-ci cherchent une adresse et écrivent au maire de Gambais. Les démarches, jusque-là séparées, se rejoignent. Deux femmes ont connu un prétendant installé dans les environs ; aucune ne répond plus. L’absence cesse d’être une inquiétude privée.
Au printemps 1919, une reconnaissance dans un magasin parisien permet de suivre la piste de l’homme recherché. La police remonte jusqu’à une adresse de la rue Rochechouart, où il utilise le nom de Guillet. Il est arrêté en avril. Sous les identités employées pour louer, correspondre ou courtiser, les enquêteurs retrouvent Henri Désiré Landru. Ils n’arrêtent pas encore l’auteur avoué d’une série de meurtres. Ils saisissent un homme qui doit expliquer des disparitions et qui va s’employer à ne pas les expliquer.

Landru possède déjà un passé d’escroqueries. Il sait présenter une affaire, employer un nom d’emprunt, promettre une situation. Durant la guerre, les annonces matrimoniales lui fournissent des contacts. Des femmes seules lui répondent. Il entretient des correspondances, rencontre ses interlocutrices, se renseigne sur leurs ressources. Le mariage offre une perspective à celles qui espèrent refaire leur vie. Lui s’intéresse aussi à ce qu’elles possèdent : de l’argent, des titres, un logement garni, des meubles qu’il sera possible de vendre.
Les premières disparitions conduisent à Vernouillet, puis d’autres à Gambais. Mme Cuchet et son fils figurent parmi les personnes dont la trace est perdue. Viennent d’autres femmes, avec leurs familles, leurs adresses, leurs biens. L’enquête ne doit pas seulement trouver des corps. Il lui faut reconstruire les déplacements, reconnaître les objets, comparer ce que Landru racontait aux unes et aux autres. Au bout de ce travail, l’accusation portera sur onze morts : dix femmes et le fils de l’une d’elles.
Les comptes et les maisons
Dans les papiers saisis, les enquêteurs découvrent une comptabilité minutieuse. Les dépenses de la vie courante voisinent avec des noms, des abréviations et des désignations qui demandent à être déchiffrées. Des indications comme « Crozatier », « Havre » ou « Brésil » sont rapprochées des femmes recherchées. Ce carnet ne raconte pas les crimes. Il conserve autre chose : les traces d’un emploi du temps et de transactions que son propriétaire n’a pas cru nécessaire de faire disparaître.
Les perquisitions apportent de la correspondance et des effets personnels. Des meubles ont changé de place ou de propriétaire. Il faut les faire reconnaître, rechercher les ventes et suivre l’argent. Chaque objet réintroduit une disparue dans le dossier. Landru peut contester un témoignage, discuter une date, soutenir qu’une femme a continué sa vie ailleurs. Il doit aussi rendre compte de ce qui est passé entre ses mains. Le travail des enquêteurs consiste à rapprocher ces éléments, sans transformer chacun d’eux, isolément, en preuve d’un meurtre.

À Gambais, on fouille le jardin. On explore les caves et l’étang. Les photographies montrent les recherches, le sol remué, les hommes au travail autour de la villa. L’endroit a reçu des femmes que l’on ne retrouve pas ; il devient un terrain d’enquête. Les fouilles ne livrent pas les corps complets qui permettraient une reconnaissance ordinaire. Elles ne donnent pas davantage la scène précise de chaque mort. Elles laissent aux experts des fragments à examiner et aux policiers de nouvelles vérifications à faire.


Des restes osseux calcinés sont versés au dossier. La cuisinière de la maison prend une place considérable dans l’accusation : elle aurait servi à détruire les corps. Elle deviendra l’objet le plus célèbre de l’affaire, au risque de faire oublier les autres éléments et les victimes elles-mêmes. Ce que l’enquête permet de soutenir ne doit pas être confondu avec une scène vue et racontée. Ni le détail des meurtres, ni le sort de chaque corps ne peuvent être restitués comme si quelqu’un les avait observés.

Tout rapprochement n’est d’ailleurs pas juste. Une femme que l’on avait cru pouvoir compter parmi les disparues est retrouvée vivante. Fernande Segret, qui a vécu avec Landru, est également en vie. Ces présences obligent à distinguer les relations connues de l’homme et les victimes retenues par l’accusation. Le dossier ne gagne rien à allonger une liste par supposition. Il se construit aussi en retirant les pistes qui ne tiennent pas, pendant que Landru exploite les erreurs pour contester l’ensemble.

À Versailles, onze absences
Le procès s’ouvre à Versailles le 7 novembre 1921. Le président Gilbert dirige les débats ; Godefroy soutient l’accusation. Vincent de Moro-Giafferi est le principal défenseur de Landru. Devant les jurés viennent les proches, les témoins et les experts. Les objets saisis et les carnets changent de fonction : pièces de l’enquête, ils doivent maintenant être discutés publiquement. L’accusation cherche à relier les disparitions, les biens récupérés, les déplacements et les restes découverts. La défense attaque les incertitudes de cette construction.

Landru ne reconnaît pas les assassinats. Il oppose ses réponses calculées, ses objections et le silence sur ce qu’il présente comme sa vie privée. Ses reparties circulent dans la presse ; elles procurent au procès un spectacle dont l’accusé occupe le centre. Mais les noms lus à l’audience sont ceux de personnes qui ne sont pas revenues. Les bons mots ne disent pas où elles sont passées. Les familles, elles, ne disposent ni d’une explication de Landru ni d’une sépulture identifiée pour chacune des disparues.
L’absence de corps complets constitue une difficulté majeure pour l’accusation. Elle ne signifie pas que le dossier serait vide. Les témoignages, la possession des biens, les traces matérielles et la succession des disparitions sont soumis aux jurés. Moro-Giafferi tente d’empêcher que leur accumulation fasse tenir pour certaines toutes les étapes inconnues. La justice doit décider à partir de ce qui a été établi et discuté, alors que l’accusé continue de nier. Le procès dure jusqu’à la fin du mois.
Le 30 novembre 1921, Landru est condamné à mort. Son pourvoi est rejeté le 3 février suivant. Il est exécuté à Versailles le 25 février 1922, sans avoir livré les aveux attendus. La condamnation clôt le procès ; elle ne fournit pas le récit exact des onze meurtres. Dans les dossiers demeurent les lettres, les comptes, les objets reconnus et les déclarations des proches. Des familles avaient commencé par demander au maire de Gambais pourquoi leurs parentes n’écrivaient plus. Leurs démarches avaient fini par faire apparaître une même série de disparitions.
