01

La chambre sans enfant

Le 1er mars 1932, Charles et Anne Lindbergh sont chez eux, près de Hopewell, dans le New Jersey. Leur fils Charles Augustus a vingt mois. Betty Gow, sa nurse, découvre qu’il n’est plus dans sa chambre. Le père, célèbre pour sa traversée de l’Atlantique, doit désormais attendre une nouvelle qu’aucun de ses voyages ne peut aller chercher. Une demande de rançon a été laissée. La police du New Jersey prend en charge l’enquête, avec le concours d’autres services.

Betty Gow, la nurse de Charles Augustus Lindbergh.
Betty Gow, la nurse de Charles Augustus Lindbergh.

Les appels se multiplient. Des intermédiaires proposent leur aide, des pistes conduisent très loin, des inconnus prétendent savoir. Chaque renseignement rend un instant l’enfant à ses parents, avant qu’une vérification ne le leur retire de nouveau. Le docteur John Condon se propose pour négocier. Il emploie les petites annonces, signe « Jafsie » et entre en contact avec un correspondant qui se fait appeler « John ». Derrière ces deux noms, une transaction se prépare.

Condon se rend au rendez-vous dans un cimetière du Bronx. Il remet cinquante mille dollars contre l’espoir d’apprendre où se trouve le petit garçon. L’argent change de mains ; les indications reçues ne permettent pas de le retrouver. Le père poursuit les recherches. Le paiement devait mettre fin à l’attente. Il ne fait que lui donner une nouvelle raison de continuer.

Le lieu du cimetière où Condon remet la rançon à l’homme appelé John.
Le lieu du cimetière où Condon remet la rançon à l’homme appelé John.

Le 12 mai 1932, le corps de Charles Augustus est découvert non loin de la propriété familiale. Les recherches pour ramener un enfant vivant sont terminées. Il reste à identifier celui qui l’a enlevé et celui qui a pris l’argent. Les espoirs, les messages et les pistes abandonnées deviennent les éléments d’un dossier de meurtre. Le nom de Lindbergh attire sur ce dossier une attention immense, mais cette attention n’apporte pas à elle seule le nom du coupable.

02

Les billets parlent

Les billets de la rançon ont un avantage sur les témoignages : leurs numéros ont été relevés. Quand l’un d’eux reparait, il désigne une transaction à reprendre. Un commerce, un quartier, parfois le souvenir d’un client. Les enquêteurs reportent les points sur une carte et cherchent la personne qui les relie. Le temps passe ; l’argent conserve sa trace. Ce qui semblait avoir disparu avec le mystérieux John revient par fragments dans les caisses de la région new-yorkaise.

En septembre 1934, un certificat-or de dix dollars payé dans une station-service fournit une indication décisive : l’employé y a noté l’immatriculation de la voiture. Elle conduit à Bruno Richard Hauptmann. Sa maison est surveillée ; il est arrêté le 19 septembre. Des billets de la rançon sont ensuite retrouvés chez lui, notamment cachés dans son garage.

Bruno Richard Hauptmann, arrêté dans le Bronx en septembre 1934.
Bruno Richard Hauptmann, arrêté dans le Bronx en septembre 1934.

Hauptmann est charpentier, immigré allemand, marié et père d’un enfant. Il nie être le ravisseur. L’argent, dit-il, lui vient d’Isidor Fisch, un compatriote reparti en Allemagne et mort depuis. Les policiers disposent ainsi d’une explication qu’ils doivent éprouver, mais dont le personnage central ne peut répondre. Condon est appelé à reconnaître celui auquel il a remis les fonds. Hauptmann conteste. Les interrogatoires se prolongent ; les aveux attendus ne viennent pas.

La demeure de Hauptmann, où une partie de la rançon est retrouvée.
La demeure de Hauptmann, où une partie de la rançon est retrouvée.

La rançon n’est pas le seul élément du dossier. Les experts comparent l’écriture de Hauptmann à celle des demandes d’argent. L’échelle retrouvée près de la maison des Lindbergh est aussi examinée : des traces d’outils et du bois de son grenier sont rapprochés de sa fabrication. L’accusation réunit ces indices ; la défense les conteste. Aucun policier n’a vu l’enfant enlevé par Hauptmann.

03

Flemington sous les regards

Le procès s’ouvre au début de janvier 1935 à Flemington. La petite ville se remplit de reporters, de photographes et de curieux. Les chambres sont prises, les places d’audience disputées, les caméras installées. L’affaire devient un spectacle auquel chacun veut assister. Mais dans la salle, il s’agit d’un meurtre et d’une peine capitale possible. Le bruit du dehors ne simplifie aucune des questions que les jurés doivent examiner.

Reporters et curieux devant le palais de justice de Flemington.
Reporters et curieux devant le palais de justice de Flemington.

Edward Reilly dirige la défense de Hauptmann ; le juge Thomas Trenchard préside les débats. Betty Gow est interrogée sur la maison, ses habitudes et sa vie privée. La défense tente de déplacer les soupçons. Il faut distinguer ces questions d’une accusation prouvée : la nurse est un témoin, non une coupable désignée par le dossier. Anne Lindbergh doit reconnaître les vêtements de son enfant. Charles Lindbergh vient lui aussi déposer. Les parents retrouvent dans le prétoire ce que l’enquête a gardé de leur vie interrompue.

Charles Lindbergh pendant les débats de Flemington.
Charles Lindbergh pendant les débats de Flemington.

Condon est à la barre. Ses souvenirs de John sont discutés ; Reilly cherche leurs faiblesses. Le procureur David Wilentz soutient le faisceau d’indices qui accuse Hauptmann. Celui-ci maintient ses dénégations. Sa femme le défend publiquement. Au terme des débats, les jurés se retirent. Pendant de longues heures, la ville attend, tandis que les éditions spéciales sont préparées et que le commerce du fait divers continue autour du palais.

Le 13 février 1935, le jury le déclare coupable de meurtre au premier degré. La peine est la mort. Le calendrier annoncé à la sortie du procès ne sera pourtant pas celui de l’exécution. Hauptmann fait appel. Il continue de se dire innocent ; ses défenseurs poursuivent les recours. Le verdict est rendu ; la bataille judiciaire continue.

Hauptmann encadré de policiers après le verdict.
Hauptmann encadré de policiers après le verdict.
04

La date qui revient

À Trenton, Hauptmann attend dans le quartier des condamnés. Autour de son dossier se succèdent les interventions, les nouvelles pistes et les demandes de délai. Le gouverneur Hoffman accorde un sursis. Anna Hauptmann multiplie les démarches. Chaque report modifie le calendrier, puis une nouvelle échéance rapproche de nouveau la mort. Le dossier retourne de bureau en bureau, et le condamné reste derrière sa porte.

Les recours et les dernières demandes de clémence échouent. Le 3 avril 1936, Bruno Richard Hauptmann est exécuté à la prison de Trenton. Il n’a pas avoué. Quatre ans séparent cette soirée du jour où Betty Gow a trouvé la chambre vide. Entre les deux, les billets ont conduit les policiers au Bronx, les experts ont déposé, les témoins ont été confrontés et les jurés ont rendu leur décision.

L’affaire a changé plusieurs fois de centre : d’abord l’enfant absent, puis le mystérieux John, enfin l’accusé de Flemington et le condamné de Trenton. Il ne faut pas laisser ces derniers visages effacer le premier. Charles Augustus Lindbergh n’a pas été rendu à ses parents par la rançon, et le jugement ne pouvait le leur rendre davantage. Les numéros des billets ont survécu au silence du ravisseur. Ils ont porté l’enquête ; ils n’ont jamais porté la réponse que les Lindbergh attendaient en les remettant.