01

La mort sur les quais

En septembre 1910, les charbonniers du Havre sont en grève. Jules Durand est secrétaire de leur syndicat. Le conflit porte sur le travail des docks, les salaires et la transformation des opérations de chargement. Parmi ceux qui continuent à travailler figure Pierre Louis Dongé. Le 9 septembre, une bagarre l'oppose à des grévistes. Il reçoit des coups et meurt le lendemain.

La police arrête les hommes impliqués dans l'agression. L'enquête se déplace aussi vers les réunions du syndicat. Des témoins affirment que Durand y aurait appelé à faire disparaître Dongé et obtenu un vote en faveur de sa mort. Il ne s'agit plus seulement de rechercher ceux qui ont frappé : l'accusation veut établir qu'un responsable syndical les aurait poussés au meurtre.

Les paroles attribuées à Durand forment le cœur des charges. Que signifiait l'appel à supprimer les hommes qui brisaient la grève ? Les exclure du mouvement, les contraindre à cesser le travail, les frapper, les tuer ? Les dépositions ne donnent pas toutes la même réponse. Pourtant, l'interprétation la plus grave conduit Durand devant les assises comme complice par provocation.

Le 25 novembre 1910, la cour d'assises de la Seine-Inférieure le condamne à mort. René Coty assure sa défense. Le dirigeant syndical est puni pour un meurtre dont il n'est pas l'auteur matériel. Le verdict repose sur l'idée que ses paroles et ses consignes auraient déterminé l'agression de Dongé. La question de ce qu'il a effectivement dit engage désormais sa vie.

02

Les témoins reviennent sur leurs paroles

La condamnation suscite une campagne de soutien. La Ligue des droits de l'homme et des militants syndicaux interviennent ; l'affaire est discutée dans la presse et dans les réunions. Une complainte intitulée « Sauvons Durand ! » appelle à sa défense. Ce document raconte la mobilisation de ceux qui le croient innocent. Il n'est pas, à lui seul, une preuve judiciaire, mais il montre que le verdict n'a pas mis fin à la contestation.

Le 31 décembre 1910, le président Armand Fallières commue la peine en sept ans de réclusion. La guillotine est écartée. La condamnation subsiste. Les soutiens de Durand continuent donc à demander la révision, afin que l'on reprenne les dépositions et que l'on examine les déclarations de ceux qui n'avaient pas été crus ou suffisamment entendus.

L'instruction supplémentaire révèle des écarts majeurs. Plusieurs témoins ne parlent plus d'une mise à mort, mais d'une correction. D'autres se rétractent. Certains persistent à accuser Durand tout en donnant des versions différentes de ses propos. La transcription de l'arrêt final reprend ces variations une à une. Les paroles présentées comme un ordre de tuer cessent de former un ensemble cohérent.

En sens inverse, plus de trente personnes ayant assisté à tout ou partie des réunions affirment que Durand n'a jamais conseillé de violences. La tournée de grévistes sur les quais, évoquée comme une expédition punitive, doit elle aussi être réexaminée : il a notamment été question de surveiller les chantiers et de recueillir de l'argent pour le syndicat. La révision confronte ces faits aux intentions criminelles qu'on leur avait prêtées.

03

Une décision trop tardive pour réparer une vie

Le 9 août 1912, la condamnation est cassée et annulée. Mais l'état de santé de Durand empêche la poursuite ordinaire d'un nouveau procès. Il est atteint de troubles graves et interné. La procédure rencontre un obstacle supplémentaire : comment obtenir une décision définitive alors que l'homme ne peut plus comparaître dans les conditions habituelles ?

Une loi du 19 juillet 1917 permet de poursuivre cette révision. Le 15 juin 1918, la chambre criminelle de la Cour de cassation se prononce. Elle considère que la preuve de la culpabilité de Jules Durand n'est pas rapportée. L'arrêt met fin à l'accusation qui l'avait conduit à la peine de mort. La décision est reconnue par les sources institutionnelles comme l'établissement de son innocence.

La Cour ordonne que l'arrêt soit affiché à Paris, à Rouen et au Havre, inséré au Journal officiel et publié dans plusieurs journaux. La réparation doit donc aussi atteindre les lieux et les lecteurs auxquels la condamnation a fait connaître le nom de Durand. Il ne suffit pas que le dossier soit corrigé entre magistrats : la décision doit devenir publique.

Durand ne retrouve pas pour autant la vie qu'il menait sur les quais. Il demeure interné et meurt le 20 février 1926. L'histoire possède un dénouement judiciaire net : la condamnation a été annulée et son innocence reconnue. Son dénouement humain est autrement sombre. Les années nécessaires pour défaire les témoignages ont passé alors que l'homme ne pouvait déjà plus reprendre sa place parmi les siens.