Le registre du vaguemestre
Le 11 janvier 1933, Georges Frogé se présente au commissariat spécial de Belfort. Les commissaires Osvald et Mondanel l'interrogent longuement. Il est question de documents disparus des bureaux de l'intendance, d'instructions relatives au maintien de l'ordre et d'un plan de ravitaillement en temps de guerre. L'officier conteste avoir dérobé ces papiers. Il soutient qu'il a lui-même signalé une disparition au procureur.
Frogé est arrivé à Belfort en octobre 1931. Ancien combattant de la Grande Guerre, décoré, passé ensuite par le Maroc et l'enseignement militaire, il sert dans l'intendance. Ses états de service occupent une grande place dans la défense que ses proches préparent. Ils ne répondent pourtant pas, à eux seuls, à la question que lui posent les policiers : a-t-il reçu des offres venues de l'étranger et remis des documents ?
Les enquêteurs produisent la trace de deux lettres recommandées, adressées en mars 1932. L'une vient d'un prétendu Gomez Da Silva, présenté comme consul du Brésil à Paris. L'autre utilise le nom d'Yvonne Duval, une Parisienne qui, selon les vérifications rapportées, n'a pas écrit cette correspondance. Les noms d'expéditeurs ne disent donc pas qui se trouve réellement derrière les enveloppes.
Le registre du vaguemestre devient une pièce centrale. Les lettres y figurent. Frogé nie les avoir reçues et conteste les marques placées en regard. Il soutient que quelqu'un a signé à son insu ; il évoque une signature grattée, remplacée par un signe ressemblant à un alpha. Pour les policiers, le courrier relie l'officier aux démarches suspectes. Pour lui, le registre porte la trace du piège. Le même document soutient deux lectures opposées.
Une nouvelle enveloppe
Le 17 janvier, Frogé est envoyé au camp du Valdahon. Il reste militaire, mais le soupçon l'accompagne. Le 4 février, une nouvelle lettre arrive. Cette fois, il prend la précaution de l'ouvrir devant deux témoins. L'expéditeur signe Charles Koehler et donne pour adresse un hôtel de Leipzig. Le texte propose une rencontre et évoque un échantillonnage ainsi que des boîtes de chocolat. Son sens véritable est loin d'être évident.
Frogé transmet le courrier aux enquêteurs. On envisage un rendez-vous avec ce correspondant. L'officier refuse cependant de s'y rendre sans un ordre formel de son général. L'opération ne se fait pas. Pour Frogé, cette lettre constitue un nouvel élément de la machination qu'il dénonce. Le reportage de mars 1933 reproduit sa conviction ; il n'établit pas l'identité de l'auteur de la lettre ni l'origine du dispositif qu'il lui attribue.
Me Jean-Charles Legrand prend sa défense. Les frères de l'officier cherchent également à le soutenir et à faire connaître sa version. La difficulté dépasse les deux enveloppes : les renseignements viennent d'un milieu où des intermédiaires travaillent pour des services de renseignement, où les déclarations se contredisent et où l'origine d'une information est elle-même discutée. La défense réclame des preuves qu'elle puisse examiner et réfuter.
Parmi les hommes impliqués, les noms de Krauss et de Della Torre reviennent au premier plan. Krauss accuse Frogé d'avoir cédé des documents. Della Torre conteste ensuite les conditions dans lesquelles les accusations ont été construites. Détective donne une large place à ses déclarations favorables à l'officier. Elles alimentent la thèse du montage. Elles restent cependant des déclarations de témoin, soumises à la discussion judiciaire.
Le jugement et les recours
Le 5 novembre 1934, le tribunal correctionnel de Belfort condamne Georges Frogé à cinq ans de prison. Les débats se sont déroulés à huis clos. Les journalistes n'ont pas pu y assister ; une délégation d'anciens combattants a été admise. Dans son reportage publié trois jours plus tard, Étienne Hervier dénonce les conditions du procès et soutient les doutes de la défense. Son article est aussi une prise de position dans l'affaire.
La polémique atteint ceux qui ont suivi l'audience. R. Limousin, président d'une association d'anciens combattants de Belfort, adresse une réponse au journal. Publiée le 22 novembre, elle conteste plusieurs affirmations concernant la délégation et son comportement. La presse favorable à Frogé rencontre donc elle-même des contradicteurs. La condamnation est certaine ; l'image du procès que chacun veut imposer demeure disputée.
L'appel arrive à Besançon le 15 mai 1935. La cour maintient la culpabilité et les cinq ans d'emprisonnement. Elle remplace l'amende de cinq mille francs par six mois de prison supplémentaires, sans confusion avec la peine principale. S'y ajoutent dix ans de privation des droits civiques et dix ans d'interdiction de séjour. Le second jugement ne donne pas à Frogé la reconnaissance d'innocence qu'il réclame.
Une libération conditionnelle intervient en 1936. Elle met fin à la détention, sans effacer la condamnation. Les démarches de révision continuent : une nouvelle demande est encore signalée en 1953, puis l'examen d'un recours en 1968. Le résultat de ce dernier n'a pas été retrouvé dans les sources consultées. On ne peut donc faire de la sortie de prison une réhabilitation ni arrêter l'histoire des recours aux seules années trente.
Au commencement, les policiers ont posé devant Frogé un registre et lui ont demandé de reconnaître des lettres. L'officier y a vu des signatures fabriquées ; les juridictions ont retenu sa culpabilité. Entre ces deux positions, la bataille a porté sur des papiers, des correspondants introuvables, des témoins contestés et la possibilité de vérifier publiquement les accusations. Les décisions connues ont condamné Frogé. Elles n'ont pas fait cesser sa contestation.
