Paul attend Pierre
Dans les gorges d'Ollioules, un inspecteur attend au bord de la route. Il se fait appeler Paul. L'homme avec lequel il a rendez-vous emploie le nom de Pierre. Des policiers se tiennent à proximité, hors de vue du visiteur. Le 23 octobre 1907, la correspondance engagée avec le maître chanteur doit aboutir à un échange : les documents contre l'argent réclamé.
Une automobile venue de Toulon dépasse le point de rencontre. Son passager descend plus loin et revient à pied. C'est Charles Benjamin Ullmo, enseigne de vaisseau. Il est armé. L'inspecteur Sulzbach le maîtrise et le désarme ; ses collègues interviennent. Le piège se referme sur l'officier qui pensait négocier la restitution des secrets de la Marine.
Quelques semaines auparavant, Ullmo commande par intérim le torpilleur Carabine. Il a accès au coffre contenant des instructions confidentielles. Le 9 septembre, il prépare une lettre anonyme au ministre de la Marine. Il y annonce détenir des reproductions de documents : codes, signaux de reconnaissance, renseignements concernant la sécurité des ports. Il propose de les livrer au ministère avant de s'adresser à l'étranger.
Le prix demandé est de cent cinquante mille francs. Pour recevoir une réponse, Ullmo indique la petite correspondance du Journal et un échange entre Paul et Pierre. Le dispositif doit lui permettre de rester anonyme. Mais le ministère fait intervenir la Sûreté générale. L'interlocuteur répond ; la négociation avance ; l'officier est conduit vers un rendez-vous organisé par ceux qui le recherchent.
Les papiers et l'uniforme
Les dépenses et les dettes d'Ullmo occupent ensuite une grande place dans le dossier. Sa liaison avec la femme surnommée la Belle Lison, ses voyages et sa consommation d'opium sont abondamment commentés. L'argent de son héritage s'est épuisé, tandis que sa solde ne suffit plus à son train de vie. Ces éléments éclairent les besoins financiers invoqués dans l'affaire ; ils ne font pas de sa compagne l'auteur de son acte.
Une distinction demeure essentielle. Ullmo a soustrait ou copié des informations et menacé de les communiquer. Les documents ne sont finalement pas passés entre des mains étrangères, selon les éléments du rapport militaire cités dans l'étude archivistique. Cette absence de livraison effective ne l'exonère pas. Elle permet de décrire les faits jugés sans leur ajouter une opération d'espionnage accomplie pour le compte d'une puissance étrangère.
Le conseil de guerre maritime de Toulon siège les 20, 21 et 22 février 1908. Ullmo est condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée. Le recours en cassation ne fait pas annuler la décision. L'homme qui avait utilisé son accès d'officier aux documents doit perdre son grade et quitter la métropole pour une détention dont aucune fin n'est fixée.
Le 12 juin 1908 a lieu la dégradation militaire. La cérémonie rend publique la rupture entre Ullmo et la Marine. Vient ensuite le départ pour la Guyane. Il est envoyé sur l'île du Diable. Le dossier né autour d'une somme et de quelques lettres devient une peine qui se compte en années d'isolement, bien après que les codes et les instructions dérobés ont perdu leur actualité.
Quinze ans sur l'île
Ullmo reste quinze ans sur l'île du Diable avant son transfert à Cayenne. Lorsqu'il le rencontre, Louis Roubaud trouve un homme employé comme comptable dans une maison de commerce pendant la journée et toujours soumis à la détention. Le récit qu'il publie en 1928 revient sur cette visite et sur des écrits du condamné. Ullmo y apparaît préoccupé par le poids que son nom fait encore porter à ses proches.
Roubaud lit des pages de correspondance et des cahiers. Ils témoignent de la place prise par la religion, de la maladie, de l'attente des lettres et de la distance avec la famille. Le journaliste plaide pour que l'on considère le temps déjà subi. Il pose la question de la durée du châtiment, sans découvrir une pièce qui annulerait les faits de 1907. Son intervention relève de la campagne en faveur du condamné.
Le 23 mai 1933, Ullmo apprend que le président Albert Lebrun lui a accordé sa grâce. La remise de peine s'accompagne d'une interdiction de séjour en Guyane ; le gouverneur la supprime le 19 juillet, lui permettant de demeurer à Cayenne. La fin de la peine ne constitue pas une annulation de la condamnation. Ullmo n'est pas déclaré innocent.
En 1934, il revient en France. Détective publie en juillet un reportage de Marius Larique accompagné d'une photographie de ce retour. Vingt-six ans ont passé depuis le départ de Toulon. La carrière militaire est perdue et le jugement appartient à sa vie. Mais l'homme que les policiers avaient arrêté dans les gorges d'Ollioules a désormais le droit de traverser librement l'Atlantique.
