L’homme qui ne rentre pas
Le 29 juillet 1889, Landry entre au commissariat du quartier Bonne-Nouvelle. Son beau-frère a disparu depuis trois jours. Toussaint-Augustin Gouffé est huissier, rue Montmartre ; il habite rue Rougemont avec ses deux filles. Il a ses heures, ses repas, ses habitudes. Aucun voyage annoncé n’explique son absence. Landry est accompagné de Rémi Launé, un agent d’affaires qui connaît le disparu. Ils apportent un nom et une inquiétude. La police découvre bientôt qu’un autre homme possède déjà quelque chose de Gouffé : ses clefs.

Le soir du 26 juillet, vers neuf heures, un inconnu est entré dans l’étude. Il en est ressorti rapidement lorsque le concierge l’a interpellé, sans laisser voir son visage. Le coffre est fermé. Derrière les dossiers, quatorze mille francs sont restés en place. Sur le parquet, des allumettes-bougies à demi consumées trahissent les recherches du visiteur. Quelqu’un est venu chercher de l’argent ; quelqu’un a pu ouvrir la porte. Mais l’huissier, lui, demeure introuvable.
Le 13 août, à Millery, près de Lyon, un corps est découvert sur une pente boisée, enfermé dans un sac de toile cirée. Le cantonnier Denis Coffy intervient. L’état des restes rend la reconnaissance difficile. Une petite clef est ensuite ramassée sur le parapet, au-dessus de l’endroit où le corps a été abandonné. Le 15, à Saint-Genis-Laval, on retrouve dans un fossé les morceaux d’une grande malle. La clef en ouvre la serrure. Le corps et le coffre appartiennent à la même affaire.
Une étiquette de chemin de fer subsiste sur une planche. Paris, Lyon, 27 juillet : voilà un trajet. Mais le dernier chiffre de l’année se lit mal. Un premier examen donne 1888, comme si le bagage avait voyagé un an auparavant. Les registres de la compagnie PLM lèvent l’obstacle : c’est bien le 27 juillet 1889. Le lendemain de la disparition. Landry est conduit à Lyon ; pourtant, devant les restes, il ne reconnaît pas son beau-frère. La coïncidence du voyage ne suffit pas à rendre son nom au mort.

Des indices qui se contredisent
Puis un cocher lyonnais, Laforge, se présente avec un récit tout fait. Il aurait transporté la malle et vu ce qui s’est passé. Il désigne même trois hommes déjà détenus pour une autre affaire. Un témoin, un véhicule, des suspects : l’enquête paraît avancer. Elle s’égare. Pressé de précisions, Laforge se contredit ; son histoire s’effondre. Son faux témoignage a détourné les recherches. La malle a été reconstituée, mais son propriétaire reste à identifier.
À Paris, les policiers recueillent une autre sorte de renseignements. Quelle taille avait Gouffé ? Comment marchait-il ? Quelles particularités ses proches, son médecin, ses fournisseurs peuvent-ils décrire ? On conserve jusqu’aux cheveux restés sur son peigne. Ces éléments sont transmis au professeur Alexandre Lacassagne, à Lyon. Une ancienne atteinte de la jambe droite prend une importance que personne n’aurait pu prévoir du vivant de l’huissier. Ce détail doit être comparé aux constatations faites sur les restes.
Lacassagne confronte les os, les mesures et les témoignages. Les chaussures aussi ont quelque chose à apporter : celles de Gouffé portent une usure particulière, compatible avec les lésions relevées. Rien d’un portrait miraculeusement retrouvé. Le travail avance par rapprochements, avec les limites que le médecin consigne dans ses rapports. Plusieurs caractères concordent. Au terme des expertises, il conclut que le mort de Millery est Gouffé. Les recherches de Lyon et la disparition parisienne peuvent enfin être réunies.

Deux noms reviennent alors au premier plan : Michel Eyraud et Gabrielle Bompard. Gouffé les connaissait ; ils ont quitté Paris le 27 juillet. Un mandat d’arrêt est décerné contre eux le 29 novembre. En décembre, la piste de la malle conduit à Londres, où son achat par le couple est reconnu. L’objet brisé dans un fossé possède désormais une histoire : un commerce anglais, des préparatifs, un passage en France. Mais ceux qui l’ont acheté sont déjà loin.

Le rendez-vous de la rue Tronson-Ducoudray
La poursuite traverse l’Atlantique. Eyraud et Gabrielle ont gagné l’Amérique du Nord, passant notamment par Québec et San Francisco. Puis ils se séparent. Le 22 janvier 1890, Gabrielle paraît à la préfecture de police de Paris, accompagnée de Garanger, l’homme avec lequel elle est revenue. Elle accuse Eyraud d’avoir tué Gouffé en sa présence et cherche à se donner le rôle d’un témoin. Ses déclarations ne la mettent pas hors de cause. Eyraud, reconnu et arrêté à La Havane, est à son tour ramené à Paris ; il y est écroué le 30 juin.

Leurs déclarations, les achats et les vérifications de l’instruction permettent de remonter au rendez-vous. En juillet 1889, le couple cherche de l’argent. À Londres, il achète une grande malle et divers objets qui figureront au dossier. À Paris, après l’échec d’une première location, Gabrielle prend sous le nom de Labordère un rez-de-chaussée du 3, rue Tronson-Ducoudray. Eyraud fait renforcer la malle. Ce ne sont plus seulement deux fugitifs que la justice rapproche d’un corps : ce sont les préparatifs d’un guet-apens qu’elle rassemble.

Gouffé rejoint Gabrielle le soir du 26 juillet. Eyraud est dissimulé dans l’appartement. L’instruction retient que Gabrielle passe une cordelière autour du cou de l’huissier et qu’Eyraud actionne le dispositif préparé pour l’étrangler. Le récit précis des gestes dépend des déclarations des deux accusés, qui chercheront chacun à charger l’autre. Le résultat, lui, ne varie pas : Gouffé est tué, ses clefs sont prises et Eyraud part fouiller son étude. Les billets restés derrière les dossiers lui échappent.
L’argent trouvé sur la victime ne représente que cent cinquante francs, auxquels s’ajoutent des bijoux. Le corps est enfermé dans le sac, puis dans la malle. Le 27 juillet, celle-ci voyage de Paris à Lyon ; le lendemain, les meurtriers s’en débarrassent avec son contenu. La grande fortune espérée n’a pas été trouvée. À sa place, le couple emporte le produit d’un vol et laisse derrière lui des objets que les enquêteurs vont rapprocher : une clef, des planches, une étiquette, des cordes, un nom d’emprunt.
Deux accusés devant les assises
En décembre 1890, devant les assises de la Seine, le débat porte aussi sur la responsabilité de Gabrielle. Son avocat, Henri Robert, soutient qu’elle a subi l’emprise d’Eyraud ; la question de la suggestion hypnotique entre au procès. Des médecins s’opposent sur ce terrain. Les experts Brouardel, Motet et Ballet ont, pour leur part, conclu à sa responsabilité. La défense demande une expérience d’hypnose à l’audience. La cour refuse. Une thèse de défense a été plaidée ; elle n’est pas devenue un mécanisme du crime démontré par la justice.

Eyraud est condamné à mort. Gabrielle Bompard obtient les circonstances atténuantes et vingt ans de travaux forcés. Eyraud est guillotiné le 3 février 1891. Le jugement donne son terme au procès, sans effacer les contradictions des récits qui l’ont précédé. Pour Gouffé, tout avait commencé par une absence de trois jours et un beau-frère venu au commissariat. Avant les arrestations et les débats des assises, il avait fallu surmonter un faux témoignage, une erreur de lecture et une reconnaissance manquée. Il avait fallu retrouver le nom du mort.



