Au bord des rochers
M. Bailly-Comte se promène près du col de la Savine, sur le flanc du mont Noir. Dans un fourré, une forme humaine dépasse. Il pense d'abord à un dormeur et contourne l'homme pour ne pas le déranger. Puis il regarde mieux. Un bras se trouve pris sous une grosse pierre. La tête repose entre deux rochers. L'immobilité, la position des jambes, tout lui fait comprendre qu'il vient de découvrir un mort.
Le promeneur gagne un hôtel et fait prévenir la gendarmerie. Les hommes qui arrivent trouvent un inconnu jeune, apparemment âgé de moins de trente ans. Un foulard dissimule une blessure au cou ; le visage en porte également. Aucun portefeuille, aucune pièce d'identité ne permet de savoir qui il est. La mort paraît violente, mais le lieu de la découverte livre très peu de traces.
Les vêtements ne présentent pas les taches de sang que les enquêteurs s'attendraient à trouver. La route n'en porte pas davantage. Les Gouilles, le lieu précis où repose le corps, ne sont pas accessibles en voiture. Les policiers envisagent alors un transport : l'homme aurait été tué ailleurs, puis déposé dans les rochers. Il reste à établir par qui, par quel chemin et depuis combien de temps.
L'inspecteur Bègue examine les habits avec les gendarmes. Le mort mesure environ un mètre soixante. Il a les cheveux châtains, les yeux bleus, les mains soignées. Une cicatrice marque sa joue gauche. Ce signalement est assez précis pour susciter des reconnaissances ; il ne remplace pas un nom. La police doit partir des objets que l'on a laissés sur lui.
Paris cousu dans les vêtements
La chemise rayée vient de Levallois-Perret. D'autres vêtements ont été achetés à Paris. Le chapeau porte la marque Sools, avec une origine boulevard Haussmann. Ces indications déplacent les recherches loin de la montagne. L'inconnu a pu vivre dans la région parisienne, y passer ou seulement y faire des achats. Les étiquettes donnent des points de départ, aucune adresse personnelle.
Un journal italien se trouve auprès du corps. Le reportage de Détective le désigne comme la Gazzetta dello Sport. Ce détail ouvre une autre direction. L'homme vient-il d'Italie ? A-t-il simplement acheté un journal de sport ? Appartient-il à un groupe politique ? La feuille imprimée ne répond à aucune de ces questions. Elle se prête pourtant à des explications bien plus ambitieuses que ce qu'elle permet de prouver.
La frontière est proche. Les policiers considèrent la possibilité d'un crime commis en Suisse, suivi du transport du corps en France. Une piste liée à la contrebande de stupéfiants apparaît aussi. Le reportage évoque les trafics de la région, leurs relais et les hôtels qu'ils fréquenteraient. Il ne donne cependant aucun élément établissant que le mort en faisait partie. La proximité d'un passage clandestin ne suffit pas à transformer une victime inconnue en trafiquant.
Les renseignements commencent à parvenir à l'inspecteur Quillici, de la brigade mobile de Dijon. L'un d'eux désigne un ancien mineur de Rive-de-Gier. Pendant quelques jours, cette indication paraît pouvoir rendre un état civil à l'homme de la Savine. La vérification ferme la piste : le mineur est mort en 1929. Celui qui repose dans les rochers ne peut pas être lui.
Un nom, puis une adresse vide
Une femme croit ensuite reconnaître le visage sur une photographie. Avec son mari, elle aurait reçu cet homme à déjeuner. Il se serait présenté comme marchand, aurait dit s'appeler Maurice Mathé et habiter Chambéry. Une adresse accompagne ce récit. Les enquêteurs la vérifient. Personne de ce nom n'est retrouvé dans l'immeuble indiqué. Maurice Mathé reste le nom rapporté par un témoin, sans devenir l'identité du mort.
D'autres déclarations portent sur des automobiles. Des habitants disent avoir remarqué une voiture le 30 avril, vers six heures du soir, à proximité du mont Noir. Un professeur de l'École d'optique de Morez aurait également aperçu ses occupants. Mais les résultats de l'autopsie introduisent une difficulté : la mort remonterait plutôt au 2 mai. Une voiture vue deux jours auparavant ne peut être liée au crime sur la seule foi de sa présence dans les parages.
Un douanier et plusieurs habitants de Morez signalent un autre véhicule, aperçu de nuit, tous feux éteints, au-dessous du col. Cette fois, le témoignage se rattache au 2 mai. Il paraît mieux s'accorder avec l'estimation médicale. Il manque toujours ce qui ferait le lien : un occupant identifié, une trace, un transport effectivement observé. Les enquêteurs ont des voitures suspectes ; ils n'ont pas démontré laquelle, si l'une d'elles, a servi à déposer le corps.
Le 7 juin 1934, quand Détective publie l'enquête de M. Lecoq, les photographies montrent les recherches sur place et l'examen des vêtements. Le dossier offre plusieurs chemins : Paris, Chambéry, la frontière, les routes du Jura. Chacun a produit une question ou une vérification. Aucun n'a encore livré une identité certaine. Dans les sources consultées, l'homme de la Savine demeure sans nom, et aucun dénouement judiciaire n'a pu être établi.
