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La route et les pannes

Le 25 mai 1923, Guillaume Seznec et Pierre Quémeneur quittent Rennes pour Paris dans une Cadillac. Seznec exploite une scierie à Morlaix. Quémeneur, conseiller général du Finistère, participe avec lui à un projet de négoce de véhicules américains. Le voyage doit conduire les deux hommes vers une affaire commerciale. Il va surtout laisser des traces de pannes, d’arrêts et de témoignages qu’il faudra ensuite comparer. Ce jour-là, Quémeneur est encore vu vivant en compagnie de Seznec.

Guillaume Seznec et son épouse, photographiés à Morlaix.
Guillaume Seznec et son épouse, photographiés à Morlaix.

La voiture fonctionne mal. Le trajet s’allonge. À Houdan, les deux hommes achètent une lanterne pour l’arrière du véhicule, puis dînent au Plat d’Étain. Ils passent par la gare. C’est là que les récits se séparent. Seznec affirme avoir laissé Quémeneur poursuivre par le train ; il a d’abord situé cet adieu à Dreux, avant de reconnaître son erreur sur le lieu. Les témoins de la gare soutiennent au contraire que les deux voyageurs sont repartis ensemble en automobile et que le dernier train pour Paris était déjà passé.

Au petit matin, Seznec est seul avec la Cadillac, de nouveau en panne près de la Queue-les-Yvelines. Un homme lui prête assistance. Il regagne Morlaix dans la nuit du 27 au 28 mai. Quémeneur ne reparaît pas. Le 4 juin, sa sœur vient demander des nouvelles ; son frère et son beau-frère font à leur tour la démarche. Seznec répète qu’ils se sont séparés et suggère que son compagnon a peut-être poursuivi son affaire jusqu’en Amérique. La famille ne reçoit pourtant rien qui confirme ce voyage.

Seznec indique aux policiers le chemin qu’aurait pris Quémeneur.
Seznec indique aux policiers le chemin qu’aurait pris Quémeneur.

Le 10 juin, la disparition est signalée à la police de Rennes. Trois jours plus tard, un télégramme expédié du Havre et signé du nom de Quémeneur paraît donner de ses nouvelles. S’il est authentique, le disparu a continué son chemin après la séparation rapportée par Seznec. S’il ne l’est pas, quelqu’un cherche à lui attribuer une présence et des paroles. L’enquête devra décider quelle valeur donner à ce message. La signature d’un nom ne prouve pas, à elle seule, que son titulaire l’a envoyé.

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La valise et la machine

Le 20 juin, une valise est retrouvée en gare du Havre. Elle contient notamment une promesse de vente concernant la propriété de Quémeneur à Plourivo, datée du 22 mai. Ce document fait entrer dans l’enquête une affaire distincte du projet automobile : une propriété dont Seznec affirme avoir obtenu la promesse de vente. La valise semble relier Quémeneur au Havre ; les papiers qu’elle renferme orientent aussi les soupçons vers son compagnon. Le 22 juin, une information judiciaire est ouverte pour disparition suspecte.

La promesse de vente mène les policiers à une machine à écrire. Des témoins du Havre disent reconnaître Seznec comme l’homme venu acheter une Royal le 13 juin, jour d’expédition du télégramme. D’autres déclarent l’avoir aidé à placer un lourd colis dans un train à Montparnasse. Le 6 juillet, lors d’une perquisition, les policiers trouvent une Royal dans un bâtiment abritant la machinerie de sa scierie. Les expertises la rattachent aux actes contestés. Seznec nie avoir fabriqué les documents et conteste les reconnaissances.

Le 7 juillet, les inculpations lui sont notifiées. Les enquêteurs rapprochent ses déclarations, les témoignages sur ses déplacements, le télégramme et les actes de vente. Pour l’accusation, les faux ne sont pas une affaire accessoire : ils participent à l’explication proposée de la disparition. Pour la défense, leur attribution et les déductions qui en sont tirées doivent être combattues. Quémeneur reste introuvable. L’absence du corps n’abolit pas l’enquête ; elle rend d’autant plus décisive la discussion des autres preuves.

Le procès s’ouvre à Quimper le 24 octobre 1924. Daniel Le Hire et Marcel Kahn défendent Seznec. Les audiences réunissent cent vingt-quatre personnes entendues comme témoins, experts ou juge d’instruction. Le 4 novembre, les jurés le déclarent coupable du meurtre de Quémeneur et de faux en écriture privée, mais écartent la préméditation et le guet-apens. La peine est celle des travaux forcés à perpétuité. Son pourvoi sera rejeté en janvier 1925. Quémeneur reste introuvable ; Seznec va quitter la France pour le bagne.

Seznec entre deux gendarmes, avant son départ pour la prison de Quimper.
Seznec entre deux gendarmes, avant son départ pour la prison de Quimper.
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Depuis le bagne

Seznec est envoyé en Guyane. Les photographies le montrent dans le monde du bagne, notamment à Saint-Laurent-du-Maroni. En Bretagne, son épouse Marie-Jeanne et sa mère restent liées à lui par les nouvelles et les lettres. La séparation prend désormais une autre mesure que celle du voyage de mai 1923. Seznec vit la peine prononcée contre lui, tandis que ses proches et ses défenseurs continuent de contester la condamnation. La presse revient sur son sort et sur les possibilités d’une révision.

Seznec à gauche, à Saint-Laurent-du-Maroni.
Seznec à gauche, à Saint-Laurent-du-Maroni.
Marie-Jeanne, l’épouse de Guillaume Seznec.
Marie-Jeanne, l’épouse de Guillaume Seznec.

En 1931, Gilbert Rougerie reprend l’enquête pour Détective autour de Plourivo. Des hommes lui rapportent avoir entendu des coups de feu près du Trieux. Il interroge les marins Yves Floury et Pierre Malfot, recueille d’autres déclarations et se rend au pont. Une nouvelle piste se dessine dans son reportage : Quémeneur aurait-il trouvé la mort loin de la route suivie avec Seznec ? Le journal pose la question de l’innocence du condamné. Mais les témoignages sont tardifs et aucun corps retrouvé ne vient établir cette version.

Le pont de Plourivo, dans le reportage consacré à une autre piste.
Le pont de Plourivo, dans le reportage consacré à une autre piste.
Yves Floury et Pierre Malfot, témoins interrogés par le reportage de 1931.
Yves Floury et Pierre Malfot, témoins interrogés par le reportage de 1931.

Pendant ce temps, les nouvelles de Guyane font état des tentatives de Seznec pour s’échapper. Marius Larique raconte en 1931 une cavale manquée et les sanctions du bagne. Lorsqu’il cherche le détenu, celui-ci est déjà reclus à Saint-Joseph ; il ne le rencontre pas. Son récit est donc indirect. Pour les défenseurs de Seznec, les années de détention ajoutent à l’urgence de la révision. Pour le condamné, elles se déroulent entre les établissements du bagne et les espoirs de sortie.

L’île Royale, dans le reportage de Marius Larique sur le bagne.
L’île Royale, dans le reportage de Marius Larique sur le bagne.

Eugène Dieudonné prend sa défense dans Détective en 1933. L’ancien forçat connaît la Guyane et écrit avec la conviction que Seznec est innocent. Marie-Jeanne et les autres proches ont déjà engagé des démarches pour faire reprendre le procès. Elles n’obtiennent pas l’annulation espérée. Seznec est libéré en mai 1947, après plus de vingt ans au bagne, mais la condamnation demeure. Il meurt le 13 février 1954. Le combat pour la révision lui survit.

Débarquement de forçats, avec le Martinière au fond : une vue de contexte.
Débarquement de forçats, avec le Martinière au fond : une vue de contexte.
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Ce que la révision a décidé

Une nouvelle requête est présentée en 2001 par le ministre de la Justice. Denis Seznec, petit-fils du condamné, s’y associe avec ses avocats. L’hypothèse d’une machination policière, les témoignages d’Houdan, les voyages au Havre et les expertises sont de nouveau examinés. En avril 2005, la commission saisit la Cour de révision. L’affaire revient à l’audience en octobre 2006. Quatre-vingt-deux ans après le verdict de Quimper, la famille attend une décision capable de l’effacer.

La requête est rejetée. Seznec n’est donc pas réhabilité par cette décision. Ce rejet n’apporte pas non plus une découverte du corps ni le récit complet des derniers instants de Quémeneur. Il laisse la condamnation en place après l’examen des moyens de révision. L’affaire conserve ses interrogations et son histoire familiale, mais on ne peut lui donner une fin judiciaire différente de celle qui a été prononcée. Sur la route de Paris, deux hommes avaient voyagé ensemble. Les archives suivent longuement celui qui est revenu ; elles ne permettent toujours pas de raconter avec certitude le dernier trajet de l’autre.