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La dernière halte

Jean-Antoine Enjolras revient de la foire de Saint-Cirgues. Son chemin traverse le plateau où se tient l'auberge de Peyrebeille, près de Lanarce. Le récit repris dans Détective situe son passage le 12 octobre 1831. L'établissement est tenu par Pierre Martin et sa femme, Marie Breysse. Jean Rochette y travaille comme domestique. Pour un voyageur, cette maison offre une halte sur une route isolée.

Enjolras ne rentre pas. Les recherches suivent ses déplacements et les personnes qui l'ont aperçu. L'auberge attire déjà l'attention : selon le récit de Détective, le juge de paix s'y rend le 25 octobre. Le lendemain, le corps d'Enjolras est découvert. Les soupçons de crime prennent alors une dimension nouvelle. Les enquêteurs cherchent à établir ce qui s'est passé après la dernière halte du marchand et à déterminer les responsabilités de sa mort.

Les confidences attribuées à Claude Pagès deviennent une autre pièce du dossier. D'après la rétrospective de Détective, il aurait aperçu deux hommes transportant un colis de forme humaine et aurait reconnu Martin et Rochette. Il raconte cette rencontre à des proches. Le journal précise que ses déclarations ne parviennent à la justice qu'après la découverte du corps : ce sont des propos rapportés, dont l'enquête doit apprécier la portée.

Les soupçons débordent bientôt le seul sort d'Enjolras. Des voyageurs évoquent des vols, des violences, des épisodes plus anciens. L'enquête recueille ces histoires et les rapproche. Le nom de Peyrebeille commence à désigner bien davantage qu'une auberge où un homme aurait trouvé la mort. Cette accumulation ne signifie pourtant pas que chaque récit ait été démontré ni que chaque disparition ait donné lieu à une condamnation.

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Les histoires du plateau entrent aux assises

Le procès s'ouvre le 18 juin 1833 à Privas, devant la cour d'assises de l'Ardèche. Pierre Martin, Marie Breysse et Jean Rochette sont au centre des accusations. La justice examine les témoignages, les déplacements et les faits imputés aux occupants de l'auberge. Le crime d'Enjolras fournit un corps et une disparition précise auxquels rattacher les déclarations. C'est à l'audience que le mendiant Laurent Chaze dépose sur ce qu'il affirme avoir vu dans l'auberge, selon la rétrospective de Détective.

Le danger, pour qui raconte ensuite l'affaire, est de transformer tous les soupçons entendus au procès en une liste de meurtres établis. Les rétrospectives elles-mêmes font la distinction entre les nombreuses accusations et le crime qui conduit à la peine capitale. Le nombre de voyageurs que la légende attribuera à l'auberge ne constitue pas le bilan judiciaire du dossier.

Le 25 juin, les trois principaux accusés sont condamnés à mort. Les propriétaires et leur domestique quittent le temps des interrogatoires pour celui de l'attente. Le verdict ne reste pas enfermé à Privas. Il circule dans les journaux et dans les villages, où l'on rapporte déjà ce qui se serait passé dans la maison de Peyrebeille.

Longtemps après le procès, l'auberge continue d'alimenter les récits. Les articles présentent le lieu, rappellent les condamnés, reprennent les témoignages et les crimes supposés. À force de se raconter, l'affaire prend une ampleur qui peut faire oublier son point de départ : un marchand disparu, un corps retrouvé et des hommes chargés de déterminer les responsabilités.

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Le retour devant la maison

Le 1er octobre 1833, les condamnés quittent Privas sous escorte. La Gazette des tribunaux rapporte leur départ et leur transport jusqu'à l'auberge. Le lieu choisi pour appliquer la peine est celui auquel le crime a été rattaché. Martin, sa femme et Rochette reviennent donc sur le plateau où ils ont vécu, cette fois sous la garde des forces de l'ordre.

Ils sont exécutés le 2 octobre devant l'auberge. La nouvelle paraît dans la Gazette du 9 octobre, sous une graphie différente du nom de Peyrebeille. Ce bref compte rendu contemporain fixe une issue que les récits ultérieurs développeront avec beaucoup plus de détails. Il établit le transport des condamnés et leur exécution, sans démontrer par lui-même toutes les histoires qui entourent la maison.

Près d'un siècle plus tard, Détective photographie encore l'auberge et publie une gravure représentant le transport des condamnés. Le bâtiment donne au récit un point d'ancrage visible. On peut montrer la porte, la route, les murs. On ne peut pas, à partir de leur seule présence, confirmer ce que la tradition a placé derrière chaque fenêtre.

L'histoire judiciaire de Peyrebeille possède ainsi une fin certaine : trois condamnations capitales suivies de trois exécutions. Elle ne permet pas de convertir en faits prouvés les dizaines de meurtres attribués ensuite à « l'auberge rouge ». Le voyageur qui ne rentre pas suffit à ouvrir l'enquête. La légende, elle, continuera d'ajouter des morts au dossier.